La chronique du CIRS

La crise des événements, ou l'extraordinaire devenu quotidien

L’été n’est plus la saison du farniente mais d’une surabondance de festivals musicaux et autres compétitions sportives. La saturation menace, explique le professeur en géographie humaine Martin Müller

Martin Müller est professeur en géographie humaine à l’Université de Lausanne et membre du Centre interdisciplinaire de recherche sur le sport (CIRS). Ses recherches portent sur l’événementiel et sa relation aux villes, notamment dans les cas des grands événements sportifs et culturels.

Votre agenda est-il aussi rempli que le mien cet été? Je rêve des temps où cette saison rimait avec dolce farniente. Où les heures s’étiraient comme du caramel au beurre salé à la chaleur estivale. Plus jamais. Le temps est passé où les jours se confondaient et l’on constatait – d’abord avec irritation, et puis avec plaisir – que l’on ne savait plus si l’on était mercredi où jeudi. Désormais, c’est devenu une erreur fatale. Vous risquez de manquer la tête d’affiche de votre festival musical ou le coup d’envoi de votre compétition sportive préférée si vous vous trompez du jour. Athletissima à peine passé, Gstaad accueille une étape du Grand Chelem de beach-volley puis un tournoi de tennis masculin, tandis qu’un autre, féminin celui-ci, vient de débuter à Lausanne. Face au foisonnement d’événements estivaux de tous les types, il faut bien maîtriser son calendrier.

Il était une époque où les événements étaient quelque chose d’exceptionnel. La racine latine du mot «événement» – evenire – renvoie à son caractère originaire: un mouvement qui permet de quitter l’habituel et le quotidien. Le grand événement annuel, le carnaval, s’inscrivait dans cette caractéristique. Toutefois, les cinquante dernières années ont vu les festivals se multiplier, et s’installer ce que le philosophe français Guy Debord nommait en 1967 la «société du spectacle». Les festivals les plus connus en Suisse romande datent de cette période: le Montreux Jazz (fondé en cette même année de 1967), Paléo (1976) et Verbier (1994). Aujourd’hui, on pourrait passer son été en Romandie en enchaînant les festivals sans discontinuité. A ce calendrier très dense s’ajoute la médiatisation des événements qui se passent ailleurs, notamment des événements sportifs. L’écran donne le don d’ubiquité et permet de consommer sans avoir à se déplacer. L’extraordinaire se passe au quotidien, dans votre salon, et ce qui était autrefois exceptionnel est devenu banal.