Pluie et vent à Kloten, jeudi en début d'après-midi. Pluie et vent, une heure et demie plus tard à Belgrade. Le décor est planté. Pour leur quatrième match de qualification à la Coupe du monde 2002, les footballeurs de l'équipe nationale n'ont pas reçu un coup de pouce de la météo. «Ce sera difficile pour nous, mais aussi pour eux», déclarait à la descente de l'avion le sélectionneur Enzo Trossero, dont le sourire trahissait tout de même une certaine anxiété. Considéré déjà par beaucoup comme le match de la dernière chance, ce Yougoslavie - Suisse de samedi soir (20 h 15) s'annonce en tout cas très difficile. Car l'adversaire est de taille.

La Yougoslavie est un pays de grande tradition footballistique. Longtemps surnommés «les Brésiliens d'Europe» pour leur toucher de balle, les Yougoslaves n'ont certainement pas obtenu des résultats proportionnels à leur talent. Car ces virtuoses du ballon rond ont souvent déçu aux moments décisifs par une tendance naturelle à baisser les bras à la moindre anicroche. Leur palmarès fait tout de même pâlir bien des nations du Vieux Continent: neuf participations à la Coupe du monde (deux demi-finales, en 1930 et 1962) et cinq à une phase finale du championnat d'Europe (deux finales, en 1960 et 1968 et une demi-finale, en 1976). «Il y a toujours eu une grande fierté à porter le maillot de l'équipe nationale sous Tito, mais également après. On pouvait jouer un match amical n'importe où dans le pays et le stade était toujours plein», explique Bosko Djurovski, actuel adjoint de Lucien Favre au Servette FC, qui a été sélectionné six fois en équipe de Yougoslavie et a porté plus de 500 fois le maillot de l'Etoile Rouge Belgrade.

La politique et la guerre ont bouleversé ce tableau. «Jusqu'à la fin des années 80, il n'y avait aucun problème entre les joueurs, qu'ils soient Serbes, Croates ou encore Bosniaques. D'ailleurs, à l'époque, tout le monde parlait serbo-croate. Les premières tensions dans l'équipe ont été perçues lors de la phase finale de la Coupe du monde de 1990, en Italie», poursuit l'entraîneur adjoint des «grenat». L'éclatement du conflit dans les Balkans et la naissance des Républiques n'est pas sans conséquence sur le sport. «Cela a été difficile. On avait connu un drapeau, un hymne national. Mais dès lors qu'il y avait une option nationale, les joueurs ont suivi. Moi, je l'ai fait par respect pour mes parents et la terre où je suis né», dit Bosko Djurovski, né à Tetovo, qui jouera dès 1993 huit fois pour la Macédoine.

Disqualifiés de l'Euro 1992 suite aux mesures de rétorsions internationales prises après l'éclatement du conflit dans l'ancienne République socialiste, absents de la Coupe du monde 1994 avant d'être réintégrés à la haute compétition internationale en décembre 1994, éliminés dès les préliminaires de l'Euro 1996, les Yougoslaves finissent par remonter la pente. Ils se qualifient pour les deux dernières compétitions internationales du millénaire: Mondial 1998 et Euro 2000. Deux qualifications qui ont permis de retrouver une certaine fierté, mais n'ont pas effacé les quelque dix ans de guerres et d'embargos.

S'il se présente en victime de la politique, le football n'y a pas été pour autant totalement étranger. Arkan, chef paramilitaire serbe, était l'un des plus fervents supporters de l'Etoile Rouge. Il recrutait volontiers parmi les fans du club ses troupes, les Tigres, accusées d'avoir commis de graves exactions en Bosnie et au Kosovo. Le club mettra du temps à en prendre ses distances. Le Partizan, rival traditionnel, était proche du régime puisque son président, l'ancien premier ministre serbe, Mirko Marjanovic était un fidèle de Slobodan Milosevic. Le derby a d'ailleurs encore tourné au règlement de comptes politique en novembre dernier et a été interrompu. Le football n'a pas été absent non plus de la révolte populaire qui a mis un terme au régime le 5 octobre dernier – la situation politique particulièrement instable à l'époque avait contraint la FIFA (Fédération internation de football) à renvoyer Yougoslavie -Russie et Yougoslavie - îles Féroé – et permis à Vojislav Kostunica d'accéder au pouvoir. Des groupes connus de supporters faisaient partie des troupes de choc qui ont mené les manifestations.

Après toutes ces années de guerre, le pays est quasiment exsangue. Dans quel état se trouve le football yougoslave? «Le niveau de jeu a baissé car les deux grands clubs, sans argent, ne pensent qu'à vendre les jeunes talents pour renflouer les caisses. Le public ne s'identifie plus aux clubs et, démuni, il ne se rend plus au stade. Hormis à Partizan et à l'Etoile Rouge, les infrastructures sont dans un état déplorable car l'argent des communes n'arrive plus. La formation des entraîneurs a également été négligée par la Fédération (n.d.l.r. actuellement sans président)», répond Bosko Djurovski.

Selon le Servettien d'adoption, le «style yougoslave» semble avoir disparu: «Avant, nous étions tous ensemble jusqu'à 28 ans (n.d.l.r.: interdiction de quitter le pays jusqu'à cet âge). Il y avait une véritable philosophie de jeu que l'on cultivait en groupe, surtout offensive. Aujourd'hui, la difficulté est de composer une équipe avec autant de mercenaires.» De fait, la Yougoslavie demeure redoutable. Les «étrangers», en provenance de Valence (Djukic), Rome (Mihajlovic), Milan (Jugovic) Londres (Jokanovic) ou encore Eindhoven (Kezman), sont des vedettes de niveau international. Soutenus par un public en quête de satisfactions trop rares dans son quotidien, ils restent très attachés à leur maillot. «Le Yougoslave est toujours fier de jouer en équipe nationale», conclut Bosko Djurovski. Et il aura à cœur de le démontrer samedi soir. La Suisse est avertie.