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Luka Modric, l'une des plus grandes stars de l'équipe croate
© AFP/Martin Bernetti

Coupe du monde 2018 

Croatie, football, nationalisme et corruption

Mieux qu’en 1998. En accédant à la finale, la Croatie réalise déjà une performance inédite pour tous les pays de l’ancienne Yougoslavie, mais comment les succès des joueurs croates sont-ils perçus dans les autres pays des Balkans?

Le football croate revient de loin. Le 14 juin, Zdravko Mamic, ancien président de la Fédération de football et ancien patron du Dinamo Zagreb entre 2013 et 2016, le principal club de la capitale, était arrêté en Bosnie-Herzégovine. Quelques jours plus tôt, il avait été reconnu coupable d’avoir détourné près de 15 millions d’euros dans le cadre de transferts de joueurs. En première instance, le patron déchu du foot croate avait été condamné à 6 ans et demi de prison. Alors que le Mondial commençait, cette affaire éclaboussait jusqu’à la star de l’équipe, Luka Modric, mis en examen pour faux témoignage en mai dernier.

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Dans ce petit pays de 4 millions d’habitants, qui exporte ses joueurs dans les meilleurs clubs d’Europe, le football est une «industrie» rentable, et le système clientéliste mis en place par Zdravko Mamic a fini par provoquer une révolte des ultras: depuis 2012, ceux du Dinamo Zagreb sont en conflit ouvert avec la direction du club, tandis qu’une «paix des braves» a fini par être trouvée dans l’autre grand club du pays, le Hajduk Split. Poussé par ses supporters, celui-ci avait même refusé de jouer contre le Dinamo en novembre 2014, s’attirant une lourde amende.

Quand l’Etat s’en mêle

C’est qu’en Croatie, le football est une passion vibrante, et les derbies Zagreb-Split ont remplacé, sans rien perdre en intensité, ceux qui opposaient les clubs de Zagreb et Belgrade du temps de la Yougoslavie. Depuis l’éclatement de l’ancienne Fédération, le football dans ce pays a mieux réussi que celui des autres républiques héritières à trouver sa place sur la scène internationale, peut-être parce que les performances de la sélection ont toujours été suivies avec passion jusqu’au plus haut niveau de l’Etat. Le futur «père de l’indépendance croate», le général Franjo Tudjman, avait même présidé, dans les années 1960, le Partizan Belgrade, le club historiquement lié à l’armée yougoslave…

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Les succès de la «génération dorée» de Davor Suker en 1998 avaient donné à la Croatie une visibilité inespérée: trois ans après la fin de la guerre et quelques mois après la «réintégration» des régions du pays occupées par les sécessionnistes serbes, le pays parvenait en demi-finale. Les années suivantes furent moins glorieuses, et les supporters croates, ainsi que certains joueurs, souvent épinglés pour leur nationalisme exacerbé. L’attaquant Josip Simunic fut privé de Coupe du monde en 2014 pour avoir saisi le micro à l’issue du match de qualification contre l’Islande, le 19 novembre 2013, et lancé «Za dom? Spremni! – Prêts pour la patrie!» le cri de ralliement des Oustachis, les collaborateurs croates de la Seconde Guerre mondiale.

Le soutien de la Bosnie-Herzégovine

Les matchs de la sélection croate provoquent des bouffées de nationalisme en Bosnie-Herzégovine, où la communauté croate représente près de 17% de la population totale. Même quand les deux pays sont qualifiés dans des compétitions internationales, les Croates de Bosnie soutiennent l’équipe de leur «mère patrie», mais cette année, les «Dragons» ont été éliminés dès la phase de qualification, plongeant les supporters bosniens dans un terrible dilemme. Rappelant, au lendemain de l’élimination de l’Angleterre, que bon nombre de joueurs croates sont originaires de Bosnie-Herzégovine, le journaliste bosnien Ahmed Buric écrivait que «trois quarts des habitants de Sarajevo soutiennent la Croatie», mais «une Croatie telle qu’elle devrait être, pas la Croatie du nationalisme».

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Le choix n’est pas plus simple non plus pour les Serbes de Croatie, qui ne représentent plus que 4% de la population totale, contre 12% avant la guerre. «C’est normal de soutenir l’équipe du pays dans lequel on vit, mais je ne peux pas partager l’enthousiasme des supporters tant que ceux-ci s’identifient aux symboles oustachis», expliquait Tatiana, une jeune Serbe de la ville d’Obrovac, interrogée par le site croate T-portal.

Le handicap des «origines mêlées»

Le gardien de but Danijel Subasic ainsi n’avait pas tiré le meilleur ticket pour devenir un «héros national». Né en 1984 à Zadar, sur la côte dalmate, d’une mère croate et d’un père serbe, Danijel Subasic a passé une partie de son enfance dans la ville de Benkovac, alors contrôlée par les sécessionnistes soutenus par Belgrade. Un détail que les tabloïds de Serbie n’ont pas manqué de relever, rappelant que le gardien de but était le fils d’un Serbe. Ainsi mis au défi par leurs confrères de Belgrade, certains journalistes croates ont voulu faire de Danijel Subasic le symbole de la «bonne intégration» de la minorité serbe. Dans un texte au vitriol, le quotidien zagrébois Jutarnji List a néanmoins rappelé que, si Danijel Subasic avait voulu devenir fonctionnaire ou commerçant, ses origines «mêlées» auraient sûrement constitué un frein à sa carrière professionnelle.

Novak Djokovic cloué au pilori

Le quart de finale Croatie-Russie a bien sûr provoqué des confrontations «géopolitiques» dans des Balkans toujours déchirés. Alors que le tennisman serbe Novak Djokovic apportait son soutien à l’équipe croate, il a été accusé de «trahison» par des commentateurs de Belgrade. Le député Vladimir Đukanovic, membre du Parti progressiste serbe (SNS), expliquait même que «tout Serbe qui soutient la Croatie contre la Russie est un crétin et un psychopathe».

Si le nationalisme croate passe mal dans les autres républiques de l’ancienne Yougoslavie, les Croates continuent cependant d’être perçus comme des «gars (presque) du pays». Comme l’Eurovision, où les pays des Balkans votent en bloc pour leurs voisins, le football réveille des logiques affectives qui sont loin de correspondre aux clivages géopolitiques.

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