A Berne, le Stade de Suisse est redevenu l’été dernier le Wankdorf. Ses occupants, les Young Boys, n’ont pas poussé la nostalgie jusqu’à remettre une pelouse naturelle et c’est sur un terrain synthétique que YB tentera jeudi soir de faire bonne figure contre l’Ajax Amsterdam, vainqueur 3-0 la semaine dernière à aller dans ce huitième de finale d’Europa League.

On le sait peu mais l’Ajax est l’un des clubs européens les plus hostiles au gazon artificiel. Le directeur sportif du club, l’ancien joueur Marc Overmars, nous l’avait expliqué sans détour en avril 2019 lors d’une interview. «Je déteste ces terrains synthétiques. Ils sont mauvais pour le football. Je suis 100% sûr qu’ils provoquent plus de blessures mais le plus grave, selon moi, c’est qu’il change le jeu. Ce n’est plus du football. Vous connaissez le futsal? Eh bien, le synthétique, c’est de l’indoor à l’extérieur.»

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Aux Pays-Bas, Marc Overmars et l’Ajax militent pour la suppression des terrains synthétiques dans les deux divisions professionnelles, l’Eredivisie (première ligue) et l’Eerste Divisie (première division), où évolue Jong Ajax, l’équipe réserve formée de joueurs issus du centre de formation. Cela va jusqu’à refuser de prêter des jeunes joueurs à des clubs possédant un terrain de match artificiel (même si le jeune burkinabé Hassane Bandé passa six mois au FC Thoune en 2020) et à contribuer financièrement à l’entretien des pelouses naturelles de leurs adversaires dans le championnat néerlandais.

«Une question de priorité»

«Les petits clubs ne voient que l’argent, ajoutait Marc Overmars. Ils nous le disent: «Ça coûte trop cher, on ne peut pas se le permettre.» Mais un club de 110 ans, comment a-t-il fait durant cent cinq ans? Pour moi, c’est une question de priorité. Quand j’étais à Go Ahead Eagles [son club formateur, où il revint comme actionnaire et conseiller entre 2006 et 2012], on préférait salarier 21 joueurs plutôt que 23 et mettre la différence dans l’entretien d’un terrain naturel.»

Ajax n’est pas le seul club néerlandais à payer pour jouer sur herbe à l’extérieur. Ses rivaux historiques, PSV Eindhoven et Feyenoord Rotterdam, font la même chose. «Nous prélevons une partie de nos revenus des matchs européens et nous les reversons pour l’entretien des terrains, expliquait Marc Overmars. Comme ça, l’argent reste au pays et c’est une manière d’investir dans notre football.»

Tous sont convaincus que le déclin du football oranje (absent des phases finales de l’Euro 2016 et de la Coupe du monde 2018) est en partie lié à la généralisation des terrains synthétiques. «Le gazon artificiel, c’est bon pour des vaches sans dents», ruminait Ernest Faber, entraîneur assistant du PSV Eindhoven, en 2014. «On est allé trop loin. C’est un jeu différent, totalement différent, qui est en train de détruire notre football, s’insurgeait Ruud Gullit en 2018.» «On le dit depuis dix ans, mais les autres y viennent maintenant», soupire Overmars.

Au début du siècle, l’Ajax fut pourtant l’un des premiers clubs à doter son centre d’entraînement, De Toekomst («le futur»), de terrains synthétiques dernière génération agréés FIFA. En 2006, la fédération internationale se félicitait même de pouvoir s’appuyer sur ce club souvent précurseur pour mener «la révolution du gazon» et être à la pointe de ce qui «sera la norme dans la prochaine décennie.»

«Des conséquences techniques et tactiques»

La fronde débuta avec l’arrivée d’Overmars à l’Ajax (2012). Elle grandit en 2014 lorsqu’on dénombra six clubs jouant sur synthétique sur les 18 de l’Eredivisie. Elle prit un air de crise sanitaire en novembre 2016 lorsqu’une étude révéla une concentration d’agents cancérigènes dans le granulat de caoutchouc qui parsème certains types de pelouses. Panique: il y en avait alors 2000 dans le pays. L’Ajax ré-ensemença quatre de ses sept terrains d’entraînement, imité par 80 clubs sur tout le territoire.

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En 2017, les capitaines de 12 des 18 équipes d’Eredivisie demandèrent à la ligue d’interdire les terrains artificiels, pointant «des conséquences techniques et tactiques» qui «accroîtront notre retard» (Dirk Kuyt, Feyenoord) et «enlèvent le plaisir du jeu» (Davy Klaassen, Ajax). Il n’y eut finalement pas d’interdiction, mais cette incitation financière (un total de 3,5 millions d’euros) créditée par le «Big 3».

Aujourd’hui, il ne reste plus que trois pelouses artificielles en Eredivisie, à Heracles Almelo, Emmen et Sparta Rotterdam, qui a annoncé fin décembre sa volonté de revenir à une pelouse naturelle après 35 ans de synthétique (le club fut le premier du pays à s’équiper, en 1986). Parmi les arguments cités: la crainte que le gazon naturel ne devienne prochainement obligatoire pour obtenir la licence et le sentiment que cela permettra d'attirer de meilleurs joueurs.

En Suisse, où les hivers sont plus rudes, les places de jeux rares et les moyens limités, installer une surface (cinq fois) moins onéreuse à l’entretien et d’un usage quasi illimité est une solution séduisante qui est peu remise en question. Selon l’Association suisse de football (ASF), chaque club du pays compte en moyenne un terrain synthétique. En Super League, après la relégation de Thoune et de Neuchâtel Xamax, il ne reste actuellement que Lausanne et YB. Après avoir annoncé devoir s'y résoudre, Servette a renoncé.

«Dans l’absolu, nous préférons aussi jouer sur l’herbe, pour autant que les terrains soient en bon état, nous répondait Gerardo Seoane, l’entraîneur de Young Boys, avant le match aller. Mais en Suisse, d’octobre à mars, ce n’est pas toujours évident. Le synthétique ne modifie pas le football, il lui permet de se dérouler dans des conditions idéales toute l’année.»