Sauf miracle, les athlètes suisses engagés aux Championnats du monde de cross, ce week-end à Avenches, ne relèveront pas le niveau de performances auquel ils nous ont habitués. Le cross-country helvétique est en perte de vitesse. Depuis des années, l'Afrique de l'Est s'arroge le podium des grandes compétitions internationales. L'an dernier, Ethiopiens et Kenyans ont occupé respectivement les sept et les six premières places des Championnats du monde de cross court et de cross long. Chez les juniors, ils ont colonisé les neuf premières places!

Paradoxalement, la discipline qui donna naissance au cross-country, appelée course «H» (pour hare, lièvre), course aux renards ou rallye-paper, ne s'est jamais aussi bien portée en Suisse. Cette forme de compétition ludique, peu connue du grand public, ne jouit d'aucun statut professionnel. Elle fait le bonheur des écoliers. «Ces courses ne sont pas très répandues, mais tous les maîtres d'école de ma connaissance en ont entendu parler, car les jeunes adorent ça», confirme Pierre-André Pasche, chef de presse des Mondiaux de cross.

Dérivées de la chasse au lièvre pratiquée au XVIIIe siècle en Grande-Bretagne, elles sont au cross-country ce que les premiers hominidés sont à l'espèce humaine – à cette différence près qu'elles n'ont pas disparu de la surface du globe. Depuis quelques années, elles reviennent à la mode, notamment en Belgique et en Allemagne, où elles sont de plus en plus souvent intégrées dans les camps de vacances pour la jeunesse. En Australie, elles peuvent réunir une centaine de coureurs.

«Les jeunes adorent ça»

Leur origine tient presque de l'anecdote: lors des chasses à courre, les participants qui ne possédaient pas de cheval tentaient de suivre la meute à pied. Lorsque le gibier devint rare, l'habitude de pister les animaux de cette façon était prise; elle se transforma alors en un jeu. Depuis, les règles n'ont pour ainsi dire pas changé: le meneur du groupe laisse délibérément des traces derrière lui, généralement de petits morceaux de papier. Il représente une proie fuyant ses prédateurs et les confettis, son odeur.

S'il a envie de faire souffrir ses poursuivants, lâchés à ses trousses avec dix à quinze minutes de retard, le meneur risque de sortir des sentiers balisés pour s'aventurer dans les broussailles ou les ronces. «Avec les adolescents, explique Pierre-André Pasche, il faut faire attention, car ils ont une imagination débordante. Un jour, il y en a un qui est allé se cacher sur le toit d'un chalet. Il faut bien les surveiller.»

La tradition veut que, au milieu du parcours, les confettis forment un cercle: cela signifie qu'à cet endroit la proie a franchi une rivière imaginaire. La «meute» doit alors s'arrêter pour chercher une nouvelle piste. Un instrument, sifflet ou clairon, est utilisé pour organiser des rassemblements ponctuels, afin qu'aucun retardataire ne s'égare en route. Au besoin, un point de rencontre est déterminé à l'avance.

Les courses «H» sont attestées en Grande-Bretagne dès 1830. Les immigrés anglais les font ensuite connaître un peu partout dans le monde. On signale leur existence en Suisse à la fin du XIXe siècle. Les premiers adeptes se recrutent dans le canton de Genève, au sein des pensionnats Haccius (Lancy) et La Châtelaine (Pregny), qui prodiguent un enseignement sportif «à la britannique». Les courses «H» ont pourtant failli sombrer dans l'oubli au profit de l'athlétisme moderne. «Elles n'intéressaient pas les professionnels, car il s'agit d'une activité trop proche du jeu. De plus, elles comportent une grande part de hasard: trouver la bonne piste peut s'avérer une simple question de bol», déclare Pierre-André Pasche.

Les écoliers ne sont pas les seuls inconditionnels. Noël Tamini, l'un des fondateurs du mouvement de promotion de la course à pied Spiridon, dans les années 70, estime que les courses «H» constituent «un excellent entraînement pour le cross-country, car elles impriment une alternance de rythme rappelant le fractionné ou le «fartlek». En Ethiopie, où il s'est installé, elles connaissent un renouveau et leurs adeptes se font appeler «hash house harriers» (coureurs de gargote), car les entraînements se terminent habituellement par des verres de bière. Le slogan du club découvert à Addis Abeba par Noël Tamini est d'ailleurs explicite: «Nous sommes un groupe de buveurs avec un problème de course à pied.»