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Interview

«Cruyff, c'est un nouveau Sant Jordi»

Sébastien Farré, spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Espagne, souligne l'importance symbolique du Néerlandais dans l'évolution de la Catalogne

La mort de Johan Cruyff, jeudi 24 mars à Barcelone, a provoqué une intense émotion en Catalogne alors qu'il n'était plus officiellement actif dans le football depuis vingt ans. Sébastien Farré, de la Maison de l’histoire à Genève, spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Espagne, explique pourquoi.

- Intuitivement, on sent que Johan Cruyff a influencé l'histoire contemporaine de l'Espagne. Qu'en dit l'historien?

- Ce n'est pas un personnage historique classique, il n'a pas pris de position publique forte mais il a incarné un nouvel état d'esprit qui a contribué à changer la perception que les Catalans et Barcelone avaient d'eux-mêmes. Lorsqu'il signe au Barça en 1973, la ville est morose, sombre, complexée vis à vis de Madrid. Le club, qui n'a plus rien gagné depuis 1960, se complait dans une position victimaire: les arbitres sont contre eux, l'arbitrage dans le litige sur le transfert de Di Stefano [en 1953, l'Argentin avait signé deux contrats, l'un avec le Barça, l'autre avec le Real] leur a été défavorable, ils sont maudits en coupe d'Europe. Cruyff arrive, il est blond, sûr de lui, ambitieux, il méprise le passé. Très vite, il va devenir le champion d'un nouveau catalanisme, un nouveau Saint-Georges, en catalan Sant Jordi, qui terrasse le dragon moderne de la Catalogne: son complexe d'infériorité, son repli. L'écrivain Manuel Vázquez Montalbán a écrit que le Barça était «l'armée sans arme de l'indépendantisme catalan».

- Avant lui, Barcelone avait pourtant Gaudí, Dali, Picasso, Miró...

- Gaudí c'est vieux, Dali avait des sympathies franquistes, et puis la peinture ne touche pas le peuple comme le football. En février 1974, le Barça va gagner 5-0 à Madrid contre le Real. Après le match, à Barcelone, des gens descendent dans la rue avec le drapeau catalan et crient «visca Catalunya». Le club est champion d'Espagne, la ville retrouve sa fierté. Lorsqu'il revient comme entraîneur en 1988, il va encore plus loin en construisant un identité de jeu propre au Barça. Là, l'influence de Cruyff n'est plus seulement l'éveil des consciences, elle devient l'affirmation de soi. Cela aboutit à une séquence historique en 1992 lorsque le club gagne enfin la Ligue des champions et que la ville organise les Jeux olympiques. C'est l'aboutissement d'un processus: Barcelone et le Barça se sont ouverts sur le monde, ils ont dépassé Madrid.

- Et toujours, dites-vous, sans que Cruyff ne tienne un discours véritablement politique.

- Son successeur Pep Guardiola s'est clairement prononcé en faveur de l'indépendance de la Catalogne. Pas Cruyff. Après sa retraite, il est resté un personnage extrêmement fort dans la vie catalane, même s'il ne parlait pas le catalan et s'exprimait en castillan avec un accent assez savoureux. Il donnait son avis, ce qui structurait les débats sociaux, mais sans jamais dire aux gens ce qu'ils devaient penser ou faire. Sa seule revendication, c'était: réfléchissez par vous-même, ne vous cherchez pas d'excuses, prenez votre destin en main.


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