Les Chicago Cubs ont mis fin à la plus longue disette du sport américain mercredi 2 novembre en remportant pour la première fois depuis 1908 les World Series, la finale de la Ligue majeure de baseball (MLB), à Cleveland. Les Cubs se sont offerts le titre suprême grâce à leur succès 8 à 7 face aux Cleveland Indians, dans un septième et dernier match riche en rebondissements. Ils remportent la série 4 victoires à 3.

Ce titre, le troisième après 1907 et 1908, leur permet de tordre le cou à une malédiction qui remontait à 1945, lorsque Billy Sianis, restaurateur de Chicago, avait assisté à un match des Cubs avec sa chèvre domestique. L’odeur de l’animal avait incommodé ses voisins et Sianis avait été prié de quitter les lieux, non sans maudire les Cubs, prédisant qu’ils ne gagneraient plus jamais les World Series.

Surnommée «Lovable Losers» – les «perdants magnifiques» –, la franchise de Chicago est une référence culte dans la culture nord-américaine. L’acteur Bill Murray est son plus grand fan. Vêtu d’un maillot de son équipe favorite, il s’est incrusté fin octobre en salle de conférences de presse de la Maison Blanche pour livrer ses pronostics. Dans un entretien au Chicago Tribune, il avait révélé qu’un titre des Cubs était plus important pour lui qu’un Oscar. La «lose» légendaire des Cubs a également été mise en scène au cinéma. Sorti en 1986, le deuxième opus de Retour vers le futur leur faisait un clin d’œil en prédisant que la franchise remporterait la World Series en… 2015.

Il y a autre chose qu’une chèvre et une malédiction pour expliquer la très longue traversée du désert des Cubs. Malgré le statut de Chicago, grande ville du baseball noir, les Cubs ont été à la traîne sur la question de l’intégration des joueurs afro-américains au sortir de la deuxième guerre mondiale. «Jusqu’aux années 1940, les Noirs évoluaient dans des ligues réservées, les Negro Leagues. Chicago comptait plusieurs équipes fameuses, dont les American Giants. Elles évoluaient dans les deux stades principaux de la ville quand les équipes blanches, les Cubs et les White Sox, étaient en déplacement», rappelle Pap Ndiaye, professeur à Sciences Po, spécialiste de l’histoire des Etats-Unis.

Dans le pays, une campagne a lieu pour ouvrir la Ligue majeure de base-ball aux joueurs afro-américains. Des comités de citoyens se forment et la presse noire milite. «Le Chicago Defender pousse alors pour l’intégration des joueurs noirs dans les grandes équipes. On attend alors que les Cubs, vieux club déjà en mauvaise posture, s’ouvrent. Ils auraient pu puiser dans ce réservoir de brillants joueurs noirs de Chicago.»

Il n’en est rien. Et tandis que les Brooklyn Dodgers accumulent les titres avec Jackie Robinson, premier Noir à évoluer en Ligue majeure, les Cubs ratent ce tournant encore quelques années durant. «Le propriétaire Phil Wrigley a tergiversé. Il ne fermait pas la porte mais disait que le public n’apprécierait pas. C’est dû au vieux Wrigley, très conservateur, mais aussi au fait que Chicago est une ville très ségréguée», explique Pap Ndiaye.

Deux ans plus tôt, les White Sox, l’autre équipe de Chicago, avaient sauté le pas en enrôlant le Cubain Minoso. «Il faut attendre finalement 1953 pour qu’Ernie Banks devienne le premier Noir à jouer pour les Cubs. C’est très tard si l’on compare à ce qui se passe ailleurs. Cela a contribué aux difficultés sportives de ce club», livre l’auteur d’une Histoire de Chicago.

Alors que la MLB s’ouvre aux joueurs noirs dans les années 1950, le baseball garde l’image d’un sport de classe moyenne blanche. Contrairement au basket et à la NBA, qui n’accueille son premier joueur noir qu’en 1950 mais qui devient le grand sport dominant en captant l’essentiel des athlètes afro-américains. «Le pourcentage de joueurs afro-américains dans le base-ball a atteint un pic de 18% dans les années 1980, avant de baisser à 7% aujourd’hui [ce qui est inférieur à la part de la population noire aux Etats-Unis, qui est de 13%]. Dans le même temps, le pourcentage de joueurs hispaniques est passé de 11% à 27%», éclaire Pap Ndiaye.