Elle s'appelle Zheng Jie, elle est la fille unique «d'un restaurateur et d'une maman», mais elle ne peut rien dire. «Je vous prie de ne poser que des questions relatives au tennis», adjure une traductrice officielle, cinquante kilos d'aménités sous des raideurs de mère supérieure.

Sous des timidités de néophyte, la morgue, parfois, menace, mais ça ne veut rien dire. Zheng Jie était hier la première Chinoise en demi-finale d'un Grand Chelem, confinée à cet état par Serena Williams (6-2 7-6). Elle rayonne, visage boursouflé fendillé d'un sourire subreptice. Elle babille, mais ça ne veut pas tout dire. Sa carrière est-elle encore inféodée au programme fédéral? «Le gouvernement finance les voyages et les frais. Il nous verse une prime, bien sûr, en cas de bonnes performances.»

Un journaliste: «Votre donation aux victimes du tremblement de terre du Sichuan est impressionnante. Etait-ce votre argent ou le pourcentage prélevé par le gouvernement?»

Elle: «C'est une question difficile...»

Le modérateur: «Nous sommes ici pour parler de tennis.»

Zheng Jie, via la traductrice, après un conciliabule: «Je verserai la totalité des gains obtenus à Wimbledon aux victimes du Sichuan, car je suis originaire de cette province et je la soutiens de tout mon cœur. Je ferai œuvre de charité pour que les gens retrouvent rapidement une nouvelle maison.»

Le journaliste: «Elle va verser l'intégralité de ses gains?!»

Le modérateur: «Je répète que la conférence porte exclusivement sur le tennis. Vous transgressez la règle.»

Le journaliste: «Mais c'est une donation invraisemblable!»

Le modérateur: «Fin des questions en anglais.»

Elles s'appellent Jie, Li, Yuan, Sun, Peng. Elles rampent sans bruit, quand l'heure de gloire sonne, vers les trésors des grandes personnes. Elles vivent ensemble, deux par chambre, emmurées dans des certitudes. Pour s'ouvrir à la vie, Na Li a épousé son coach et, en vertu des règlements, obtenu le droit de partager son lit. Elle menaçait d'arrêter, lasse de méthodes empruntées à une brigade montée. Un an plus tard, Zheng Jie, elle aussi, a épousé son coach.

L'escadron en jupettes a investi le circuit et, avec la même rectitude, le marché publicitaire de son pays, où le tennis connaît un essor spontané, sûr et lucratif. Une étude d'un institut américain, New Sport & Entertainment, a recensé 60 millions d'adeptes, dont dix sont des pratiquants réguliers, et validé la primauté de Roger Federer, longtemps barré par David Beckham, dans l'affection des foules post-pubères.

Jie, Li, Yuan, Sun, Peng. Leur regard suinte l'amour du geste juste et jamais ne scintille. Taille patron: silhouette émaciée, muscles travaillés, port altier. «Elles ne parlent à personne. Elles sont arrogantes et sans égard» (Emilie Loit). «Une fille comme Zheng Jie se prend pour une princesse impériale» (Marion Bartoli). «Elles s'épuiseront vite» (Anastasia Myskina). «On les a vus, c'était hier, qui descendaient jeunes et fiers, le boulevard du temps qui passe» (Georges Brassens).

Jie, Li, Yuan, Sun, Peng ne font qu'une, partagent tout. Organisation clanique pour une épopée à huis clos: aucune joueuse n'a d'emprise sur sa propre carrière, en dehors du pouvoir d'exceller ou de foirer, de perdre ou de gagner. L'autorité tutélaire prélève la totalité des gains et, en contrepartie, s'acquitte des frais. Consternation en 2006 lorsque Na Li, classée WTA 16, affublée de 1,4 million de dollars, a demandé une réévaluation de ses primes, au moins de quoi «acheter... un joli sac à main».

Fonctionnaires de la rixe sportive, industrie du palmarès façon national-socialisme: 1800 lycées répartis dans le pays hébergent 185000 talents, soutirés chaque année à l'égide parentale. «Je suis venue au tennis par hasard, soutient Zheng Jie, via la traduction. J'ai commencé le sport pour garder la santé, puis mes parents ont acheté une raquette.»

«Les Jeux de Pékin ont accéléré le développement du tennis», reconnaît le journaliste de l'agence Chine Nouvelle, présente à Wimbledon pour la troisième fois. «Les hommes ne percent pas encore, car le niveau du circuit est trop élevé. Mais, chez les femmes, l'émulation est forte.»

Ce jeudi matin, Zheng Jie s'entraîne sur un court annexe. Une heure sans un mot, un ahan, une jubilation. Peu regardante sur l'horaire, la princesse est poussée hors du court par l'intrusion des nouveaux arrivants. Elle rassemble ses affaires, aspire un grand bol d'air, comme pour ne pas en manquer, puis s'en va sans un regard. Les Chinoises font du tennis - à défaut d'en jouer - avec un plaisir sourd, celui de l'emprise territoriale. Ce n'est pas une partie de plaisir. Mais c'est terriblement bien imité.

Les pipeletteries de vestiaires disent Suhai Peng plus insoumise, plus extravertie. Elle aurait été endoctrinée plus jeune par un coach taïwanais farouchement anticommuniste, à l'occasion d'un stage en Floride. A peine rapatriée, l'adolescente a menacé de quitter la brigade et a craqué en pleine conférence de presse: «Regardez ce tee-shirt Nike. Je suis obligée de le porter car la fédération a passé un accord global. Mais moi, je n'ai rien signé, et je ne touche pas un centime pour cette publicité. Je voudrais disposer de mes gains et partir m'entraîner en Floride.»

Seuls les coaches sont recrutés hors des frontières. La fédération, un temps, a approché Tony Roche, ancien mentor de Roger Federer. Le plan décennal a coûté des millions de dollars, affectés à la pérennisation des talents dès leur plus jeune âge. Et ce n'est pas peu dire.