L'enquête autour de Mauro Gianetti piétine. Victime d'une grave défaillance au Tour de Romandie le 8 mai, le coureur cycliste avait été transféré en urgence à l'hôpital cantonal universitaire de Lausanne (CHUV) où les médecins craignirent un moment qu'il ne passe de vie à trépas. Tandis que Gianetti livrait ensuite des explications contradictoires sur la cause de ce qu'il nommait lui-même son «calvaire», le docteur Gérald Gremion, chef du service de médecine sportive à l'hôpital orthopédique de Lausanne, déposait une plainte contre inconnu en juillet, convaincu par une «indiscrétion» que le champion avait été victime d'un nouveau produit dopant, le perfluorocarbone (PFC), un transporteur artificiel d'oxygène.

Depuis, plus rien. Convoqué comme simple témoin, Mauro Gianetti se tait. Mais il y a un fait plus troublant: aucun médecin, avons-nous appris, n'a saisi à ce jour le conseil de santé vaudois pour demander la levée du secret médical et faire la lumière sur ce cas. Faute d'une telle démarche, l'affaire est bloquée. Le conseil de santé ne se réunit que deux à trois fois par an, notamment le 7 décembre prochain sous la présidence du conseiller d'Etat Charles-Louis Rochat. Le juge Nicolas Cruchet, en charge de l'enquête, n'exclut pas qu'elle s'enlise ad aeternum et souligne qu'il dispose d'un «appareil juridique très lacunaire». Alberto Crespo, chef du service juridique au CHUV, précise que la levée du secret médical est du ressort de chaque médecin et se réfugie pour le reste derrière un «no comment». Quant au procureur vaudois Jean-Marc Schwenter, il en est réduit à cette remarque personnelle: «J'aurais beaucoup de peine à comprendre que des médecins qui pourraient aider à lutter contre un fléau tel que le dopage refusent de témoigner.»

Il y aurait bien sûr un autre moyen d'établir la vérité: que Mauro Gianetti dépose plainte à son tour contre Gérald Gremion, ce qui permettrait d'ouvrir le dossier médical. Mais cela, le coureur s'est bien gardé de le faire.

Le mur de silence qui entoure l'affaire Gianetti illustre de façon spectaculaire la façon dont la Suisse empoigne le problème du dopage. En France, les choses se passeraient différemment. La loi permet à des médecins mandatés par le juge de «demander la communication de toutes pièces ou document utile […], entendre les personnes et recueillir sur convocation ou sur place les renseignements nécessaires» (art. 15). Ces médecins sont certes tenus au secret professionnel, mais leur rapport est transmis à un Conseil de lutte et de prévention contre le dopage qui peut punir aussi bien les sportifs dopés que leurs pourvoyeurs – soit directement, soit par l'intermédiaire des fédérations sportives dont le Conseil peut encore «réformer» les sanctions s'il les juge inappropriées (art. 18 et 19). Celui qui fait barrage à une enquête risque jusqu'à six mois de prison.

Alarmés par l'affaire Festina, plusieurs conseillers nationaux avaient demandé que la Suisse se dote rapidement de mesures efficaces. Là encore, l'inaction est troublante. Le groupe radical a fait pression sur le médecin de Château-d'Œx Yves Guisan, l'amenant à retirer son interpellation urgente. Quant au conseiller fédéral Adolf Ogi, «il m'a proposé de suivre plutôt la conférence internationale du CIO en février prochain», dit le député vaudois, qui a compris qu'on ne «souhaitait pas s'afficher» sur le thème sensible du dopage tant que Sion 2006 restait dans la course aux JO.

En septembre, le bureau du Conseil national a refusé de conférer le caractère urgent à une interpellation similaire du médecin bernois Paul Günter (PS). «On m'a dit qu'il y avait d'autres sujets plus importants, regrette ce dernier. Je suis pourtant convaincu qu'il faut une loi et qu'on ne peut laisser le contrôle aux associations sportives.»

Ces dernières ont largement failli à leur devoir de vigilance. C'est pourtant sur elles que la Suisse politique semble vouloir miser. Un groupe de travail interdépartemental se réunit ce matin même pour étudier les mesures antidopage, mais le cadre est déjà fixé: la conduite sera assurée par le département d'Adolf Ogi alors que, s'agissant prioritairement d'un problème de santé, il eût été plus logique d'en confier la direction aux services de Ruth Dreifuss. De plus, la tactique envisagée consiste à injecter un ou deux articles antidopage dans la nouvelle loi sur les médicaments soumise au parlement d'ici à l'été prochain.

Or relève Paul Dietschy, qui coordonne l'élaboration de cette loi à l'Office fédéral de la santé, «elle ne prévoit le contrôle que jusqu'au médecin et au pharmacien». En clair, elle n'offre aucune prise sur les sportifs eux-mêmes. D'ailleurs le directeur de l'Ecole nationale de sports de Macolin, Heinz Keller, se dit «convaincu qu'il ne faut pas légiférer au niveau du sportif; les vrais problèmes sont autour de lui». Quant à savoir si la loi révisée sur les médicaments peut au moins ouvrir une brèche dans le secret médical au nom de l'éthique et de la santé publique, rien ne permet aujourd'hui de croire que le texte en préparation sera plus efficace que le maigre arsenal actuel. En attendant, l'Ecole de Macolin publiera ces prochains jours un grand sondage sur l'attitude des Suisses face au dopage. Cela permet au moins d'occuper la galerie.