Il faut emprunter un chemin de croix avant de sauter le mur. Le premier crucifix est situé sur la gauche de l'étroite chaussée, avant une courbe sévère; le second se trouve 300 mètres plus haut et, quand ils passent devant lui, les coureurs de la Flèche wallonne semblent avoir la tête dans les nuages: le froid a durci leur musculature, la pluie a glacé leurs os, leur souffle est devenu saccadé. Les meilleurs d'entre eux semblent arracher leurs pédales, les moins forts, à la recherche d'un équilibre précaire, effleurent les parapluies tendus par la foule nombreuse des spectateurs. Au sommet du mur, on aperçoit la vallée de la Meuse perdue dans la brume; mais le regard des coureurs est attiré par le clocher de l'église de Huy, signifiant provisoirement la fin de leurs souffrances car il les invite à revenir une troisième fois, pour l'arrivée de la course.

Oscar Camenzind occupe l'une des meilleures places dans ce peloton mis au supplice. Il grimpe dans la compagnie du grand spécialiste des classiques ardennaises, Michele Bartoli, tandis que Niki Aebersold, le champion de Suisse, est calé dans sa roue. «Je risque d'être émoussé pour la Flèche car je sors d'une période d'entraînement chargée, avait-il pourtant prévenu au matin du départ de Charleroi. Je n'ai pas couru en compétition depuis le 20 mars à Milan-San Remo, je suis resté en Italie pour reconnaître les cols du Giro, y compris le Mortirolo» (n.d.l.r.: une montée aux pourcentages vertigineux).

C'est la première fois de l'année que les reflets irisés de son beau maillot illuminent une course de prestige. Et l'on se dit que, lorsque cette pluie transformée en neige aura fini de tomber, viendra alors l'arc-en-ciel. Malheureusement pour lui, Oscar Camenzind va être battu à la vitesse de l'éclair: celui de la fermeture cassée de sa veste thermique. Encombrés par une paire de gants d'hiver, ses doigts ont perdu de leur souplesse et Camenzind ne parvient pas à fermer son vêtement que le vent fait claquer. Au volant de la voiture de l'équipe Lampre, Pietro Algeri demande à son coureur de ne pas perdre son calme. Pendant que le Suisse insiste, stressé par l'enjeu lié à cette commodité (par ce temps glacial, la déperdition de température du corps est importante), Michele Bartoli et Maarten Den Bakker, les coureurs avec lesquels il s'était échappé à 80 kilomètres de l'arrivée, continuent à maintenir un rythme élevé. Derrière les verres de ses lunettes envahies par la buée et tachetées de boue, Camenzind voit s'éloigner inexorablement les deux hommes vers un monde meilleur, celui de la victoire qu'ils vont se disputer sans lui. Et tout ça pour une bêtise!

Au sommet du mur de Huy où les hommes, frigorifiés, réclament un peu de chaleur, le champion du monde s'engouffre dans le mobilhome de son équipe sans prononcer un seul mot. Son visage est écarlate, ses yeux n'expriment rien d'autre qu'un sentiment d'effroi. Aux conditions de course qui ont été épouvantables s'ajoute dans son esprit le désappointement pour avoir été floué par l'Italien, lauréat de sa première Flèche wallonne, et le Néerlandais, mais jamais il ne formulera une critique à leur adresse. Camenzind reconnaissait même par la suite «qu'(ils) étaient plus forts que (lui)», avant d'expliquer sa mésaventure: «Comme je n'arrivais pas à fermer ma veste, j'ai voulu la retirer en la faisant passer au-dessus de ma tête, mais c'était impossible à cause du casque, et puis c'était dangereux car la route était glissante et en légère descente. J'y suis enfin parvenu après avoir enlevé mon casque.»

Trop tard pour enfiler un vêtement sec. Cependant, il n'imagine pas que les deux autres puissent l'abandonner à son sort et, pourtant, il doit s'y résoudre. «J'ai vu Bartoli qui parlait avec Den Bakker, et ils se sont éloignés…»

Les deux coureurs ont décidé de poursuivre leur échappée sans la participation de Camenzind qui va consentir de gros efforts pour tenter de les rejoindre. En vain. Rejoint par le Belge Mario Aerts et le Hollandais Michael Boogerd, il voit même le podium lui échapper (4e). Mais la déception passée, Oscar Camenzind se rangera certainement à l'évidence de la forme qu'il a démontrée mercredi, à quatre jours de Liège-Bastogne-Liège, et à un mois du départ du Tour d'Italie, où il s'annonce comme le grand rival de Marco Pantani.