Michaël Perruchoud aime les palmarès alors voici le sien: en vingt-trois ans d’une carrière littéraire débutée en 1998, il a publié une bonne quinzaine de romans dont les plus récents témoignent de sa passion pour le sport. En 2018, 4-2 pour Ambri plante son action un soir de derby de hockey sur glace à la Valascia. En 2020, Ceux qui sont en mer raconte (avec Eric Bulliard et Guillaume Pidancet) la naissance du Golden Globe Challenge à la voile.

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En 2021, l’écrivain de 46 ans s’attaque à «la plus romanesques des disciplines», le cyclisme, pour conter Les plus grands Tours de France en dix livres. Les deux premiers, consacrés aux éditions 1910 et 1923, sont en librairie (aux Editions Uppercut). Mini-romans efficaces et lus en quelques heures, ils inscrivent les petites histoires de la Grande Boucle dans le contexte de leur époque autant qu’ils permettent de regarder la 108e édition de l’épreuve, qui se terminera dimanche, à la lumière de ce qu’elle fut à l’origine.

Michaël Perruchoud a le temps pour en parler autour d’un café, mais en matinée. L’après-midi, il doit rendre les versions définitives des deux volumes suivants. A moins qu’il ne s’agisse de suivre l’étape du jour à la télévision…

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Et vous, vous publiez les classements d’étapes qui se sont déroulées il y a plus de cent ans. Et dans des livres! Pourquoi?

Je suis obsédé par les détails. Du sport, j’aime l’impalpable mais aussi les faits bruts. Assister à une accélération de Marco Pantani autant que lire un palmarès. C’est l’idée de cette série de livres. Ils se veulent tout public, ils doivent pouvoir se lire comme des romans, mais ils ne font pas l’impasse sur l’exactitude des classements. J’ai aussi pensé aux férus de sport qui liront qu’untel s’est échappé: ils voudront savoir combien de temps il a pris aux autres. Je reconnais que cela a un caractère anti-romanesque: on vous raconte une histoire et tout à coup, paf, trois colonnes, des noms, des «+4 minutes», bon. Mais comprendre l’évolution du sport, c’est aussi se plonger là-dedans.

Le premier de vos plus grands Tours de France, c’est celui de 1910. Le classement ne tient pas compte du chronomètre mais de la place à l’arrivée: le premier obtient un point, le deuxième deux, et c’est celui qui en a le moins qui mène au général.

Cela veut dire qu’à l’époque, terminer dixième d’un sprint peut vous coûter aussi cher que de prendre 40 minutes dans une étape de montagne. Il faut être à fond, tout le temps. La grande affaire de l’édition 1910, c’est la traversée des Pyrénées, qui n’a jamais été entreprise et que les locaux déconseillent formellement aux organisateurs en raison des dangers encourus. Mais ce qu’il y a de dingue, c’est que l’étape qui en résultera n’aura quasiment aucune incidence au général avec ce système de points qui aplanit les écarts! Sportivement, c’est quasiment un coup pour rien. Cela participe à la légende.

Vous imaginez si la Grande Boucle se jouait encore aux points?

Wout Van Aert gagnerait parce qu’il est le plus complet. Mais ce serait n’importe quoi, avec la spécialisation qui s’est opérée au sein du peloton: aucun sprinteur n’est capable de jouer placé en montagne, aucun grimpeur ne peut limiter la casse lors d’une arrivée groupée.

Il n’y a pas assez de compétitions de nos jours pour que vous racontiez celles du début du siècle dernier?

Je ne vis bien l’événement sportif que si je connais son histoire, ses racines. Avec ces livres, j’essaie de détailler la mécanique du déroulement d’une épreuve. Je vais parfois assez loin dans le contexte historique et politique, dans le destin des protagonistes, parce que j’estime que c’est ce qu’il faut pour comprendre telle ou telle édition du Tour.

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Au-delà, je crois que les gens en ont un peu soupé du sport vu par le prisme de l’actualité. Ils veulent qu’on leur raconte d’autres histoires. Le duel entre François Faber et Octave Lapize en 1910, c’est indépassable, cela tient du conte autour du feu. Aussi parce qu’il n’a lieu qu’une fois. Nadal et Djokovic se sont affrontés à 58 reprises, au bout d’un moment, quelle trace laisse le match de plus? Et puis Faber et Lapize meurent tous les deux avant leurs 30 ans, ce qui donne un relief particulier à l’affaire.

Vous aimez le côté dramatique que peut avoir le cyclisme.

Pantani était magnifique à voir démarrer, mais à la lumière de sa mort, coké un soir de Saint-Valentin, c’est sûr que le personnage prend une autre épaisseur. Du cyclisme, les champions ne sortent jamais vainqueurs. Ils vont se soumettre à l’épreuve jusqu’à être battus, jusqu’à ce qu’on les voie à la dérive. Regardez Froome cette année [quadruple vainqueur de la Grande Boucle, 135e sur 144 ce vendredi]. Le seul qui aurait pu partir gagnant, c’est Armstrong, après ses sept Tours de France. Mais en 2009, après quatre ans de retraite, il décide de revenir, il ne gagne rien de plus, et c’est là qu’il tombe pour dopage. Comme s’il était impossible de quitter cette discipline par la grande porte. C’est à la fois sa tragédie et la raison de sa popularité.

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Parce qu’on aime voir nos champions souffrir?

On applaudit des quasi-surhommes, mais on veut aussi les sentir proches de nous par certains aspects. S’ils sont infaillibles, cela ne marche pas. Nous avons nos galères, ils doivent avoir les leurs. Au-delà du talent de Maradona, on voit ses fêlures: on peut s’identifier à lui. A Messi, c’est plus difficile. C’est le problème du lissage opéré de nos jours par les agences de communication. Les athlètes perdent en humanité.

La nostalgie guide-t-elle votre projet littéraire autour du Tour de France?

Oui et non. Je regrette de notre époque le surplus d’images, de compétitions, de moments «forts» ou présentés comme tels, qui finalement anesthésie nos émotions. C’est la rareté et l’éloignement qui nous touchent. C’est pour cela que la victoire de la Suisse contre la France à l’Euro était si puissante: elle nous a ramenés à 1954, donc à quelque chose que nous n’avions, pour la plupart, pas vu. Le mythe de Pelé s’est construit sur l’absence d’images. Quand les gens l’ont découvert à la télévision, en couleurs, lors de la Coupe du monde 1970, il habitait l’imaginaire collectif depuis longtemps mais personne ou presque n’avait eu l’occasion de le voir en vrai. Or, l’imagination est le moteur de la passion. Après, il ne faut pas s’y tromper: des grandes éditions du Tour de France, il y en a plus ou moins une par décennie. Il y a eu de sacrées purges dans les années 20 et nous ne sommes pas à l’abri d’assister à une édition mémorable de nos jours!

Replonger dans les Tours de France 1910 et 1923, c’est aussi découvrir un cyclisme d’aventure, avec des étapes de plus de 300 kilomètres, des crevaisons en série, des régions traversées pour la première fois…

Au niveau des distances, les limites ont été atteintes entre 1921 et 1922, avec des étapes de 500 kilomètres pendant lesquelles les coureurs pouvaient passer 19 heures en selle, et ça sur les routes de la France de l’entre-deux-guerres mondiales… En 1910, partir à l’assaut des Pyrénées pour un gars du Nord, c’est comme aller en Himalaya. Aujourd’hui, le monde a rétréci, on se déplace vite, partout. Ceux qui peuvent se l’offrir ont leur plan horaire pour gravir l’Everest. Le Tour de France, lui, compense le manque d’aventure par de belles images, mais ce n’est pas la même chose.

Où trouve-t-on l’aventure, de nos jours?

Dans des sports extrêmes, le Vendée Globe, Kilian Jornet… Là, on touche à l’exploration de terres inconnues, et donc au mythe. Pour le reste, vu que la came est moins bonne, on mise sur la quantité pour garder le public captif. A mon sens, le football a manqué une belle occasion de marquer l’histoire en maintenant l’Euro. Imaginez s’il avait été annulé: toute une génération aurait joué sa carrière sur la seule Coupe du monde 2022. Là, il y aurait eu une attente, un attrait, un enjeu. Au lieu de ça, on parle de disputer ces tournois tous les deux ans. Ce serait une gigantesque erreur.

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Suivez-vous le Tour de France cette année?

Oui! Il y a une nouvelle génération de coureurs qui osent, les scenarii de courses tranchent de ce que l’on a vu ces dernières années. Un duel Tadej Pogacar-Egan Bernal, sans que ce dernier n’ait mal au dos, ce pourrait être quelque chose.

Il vous intéresse, comme personnage, Pogacar?

Il est encore trop jeune, trop en début de carrière pour avoir une vraie épaisseur. Et il risque d’avoir un problème: un manque d’adversaire à sa mesure pour devenir vraiment intéressant. Ses performances me plaisent, je ne dis pas que j'y crois mais je peux y croire, contrairement à certaines ascensions de Bjarne Riis qui m’avaient fait éteindre la télé car non, c’était trop gros. Pogacar, lui, a l’occasion de devenir un monstre sacré, de gagner des classiques et des grandes courses à étapes. A son âge, Eddy Merckx n’avait pas remporté son premier Tour de France.

Quelle est l’édition la plus récente que vous avez retenue dans votre série de livres?

La fin de la liste, forcément très personnelle, est encore ouverte. Jusqu’au neuvième volume, consacré à l’édition 1989, je suis très au clair. Après, il faut voir. Il y a 1998, mais terminer là-dessus donnerait l’image que l’affaire Festina a tué le cyclisme, or il y a eu de belles choses après. Peut-être que je vais pousser à 12 volumes plutôt que dix.

Vous avez écrit sur le hockey sur glace, la voile, le cyclisme. Mais dans 24 heures, vous avez dit qu’il serait bientôt temps de tourner le dos au monde du sport. Pourquoi?

J’ai simplement envie de personnages qui pensent à autre chose. Je ne veux pas tomber dans le procédé, le réflexe, l’étiquette. Je ne veux pas être Nadal à Roland-Garros.