A croire qu'ils lui en voudront toujours d'avoir «trop parlé» du dopage. Sans doute jusqu'à son dernier coup de pédale… Christophe Bassons, ce coureur qui avait quitté le Tour en 1999 au matin de la douzième étape, épuisé nerveusement par les critiques de ses pairs parce qu'il avait dénoncé à maintes reprises le fléau du sport cycliste, a été exclu du partage des prix. La décision a été prise par ses anciens coéquipiers de la Française des jeux au sein de la «société des coureurs» chargée de veiller à la répartition des gains. Dans la lettre qu'ils lui ont adressée, ces derniers justifient leur décision en estimant que son attitude a «nui à l'image de l'équipe». En conséquence, il percevra seulement l'argent correspondant à ses performances personnelles, et ne sera en aucun cas intéressé par les récompenses revenant à la collectivité (environ 87 000 francs suisses). Au lieu des 5000 francs qu'il aurait pu empocher, Bassons devra se contenter de… 125 francs!

Douze jours à souffrir dans la chaleur et sous la pluie, des dizaines d'heures d'effort en faveur de son leader Stéphane Heulot et du jeune sprinter Jimmy Casper: tout ça pour une somme ridicule. «J'ai travaillé pour le groupe mais il n'y a eu aucun remerciement, comme c'est souvent le cas dans le vélo, souligne-t-il de sa voix calme. Ce qui me dérange, c'est qu'ils vont se mettre dans la poche l'argent qui me revenait.»

Cette situation lamentable s'ajoute à l'attitude mafieuse de plusieurs coureurs français qui avaient menacé les organisateurs de critériums d'après-Tour, l'été dernier, de boycotter leur épreuve si Bassons y était convié. Conséquence: le jeune homme n'avait reçu aucune offre de contrat. Il avait participé uniquement, et gracieusement, à la course du jubilé de l'ancien champion du monde, Luc Leblanc…

«Coup de poignard dans le dos»

Même s'il se dit «heureux» au sein de sa nouvelle équipe sponsorisée par le bijoutier lyonnais Jean Delatour, l'avenir de Christophe Bassons dans le cyclisme professionnel semble bouché. Son leader, Laurent Brochard, champion du monde en 1997, exclu un an plus tard du Tour avec l'ensemble de la formation Festina, évite de lui adresser la parole. «Ce n'est pas bien, ce que tu as fait», lui a-t-il dit. Pas bien d'avoir dénoncé sans relâche le scandale du dopage? Dans un milieu où les graves affaires du Tour 98 n'ont pu rompre la loi du silence, Bassons, dont le passé sans taches dérange, est considéré comme un agitateur par la majorité des coureurs du peloton. Mais il n'a pas l'intention de se taire. «Si on me demande mon avis, je le donnerai, et personne ne m'en empêchera. Mais attention! Je ne me proclamerai jamais à la tête de la lutte antidopage. Beaucoup de coureurs n'ont pas compris que je ne revendiquais rien. Je ne faisais que donner mon point de vue», affirme-t-il.

Son nouveau directeur sportif, Michel Gros, a pour sa part refusé «l'étiquette d'équipe propre» qui lui avait déjà été collée dans les journaux. «Je ne veux pas que l'on se démarque des autres équipes françaises sur ce terrain-là», a-t-il répondu. «Michel calme le jeu, a rétorqué Bassons. C'est compréhensible, sinon il va déplaire à pas mal de monde, et il sera difficile de s'échapper en course. Et puis, notre objectif, c'est de faire le Tour de France. J'ai très envie d'y retourner, pour le finir cette fois-ci, et en espérant que les choses auront suffisamment changé pour prétendre à un succès d'étape.»

Christophe Bassons est un enfant de la terre, qui mène, lorsqu'il n'est pas sur les routes, une vie simple dans un petit village du Tarn, auprès de sa compagne et des siens. Cet hiver, pendant l'intersaison, il partait de bon matin sur les chemins, en course à pied, pour surprendre la nature à son réveil, respirer l'air frais, écouter le chant des oiseaux, loin, si loin de l'attirance des médias que son cas a suscitée durant le dernier Tour de France. Sept mois plus tard, il déplore ce «coup de poignard dans le dos» que lui ont adressé ses anciens coéquipiers en supprimant l'essentiel de ses gains. Samedi, au départ du Tour du Haut-Var, à Draguignan, une foule nombreuse l'assurait de sa sympathie. Dans cette affaire, Bassons a eu la surprise de bénéficier du soutien d'Emmanuel Magnien, un coureur de la Française des jeux (absent du Tour 99), et du vétéran du peloton français, Thierry Bourguignon, qui ne l'avait pourtant guère épargné l'été dernier. Même l'ancien vainqueur du Tour de France, Laurent Fignon, connu pour ses prises de positions souvent radicales, l'a défendu, en regrettant toutefois que l'histoire ait été rendue publique. Pour lui, elle aurait dû être réglée au sein de la «famille»…