A l'entame de sa cinquième saison, le championnat des grands multicoques lémaniques, les D35, affiche fièrement sa maturité. Avec une flottille de dix voiliers et un plateau de plus en plus relevé, cette classe de catamarans monotypes (tous identiques) connaît un succès auquel ses concepteurs - Nicolas Grange et Philippe Cardis - n'auraient osé croire, même dans leurs rêves les plus fous.

«Le format du Challenge a dépassé toutes nos espérances. Si on avait prétendu, avant le lancement du projet, qu'on aurait dix bateaux, qu'on réunirait autant de prestigieux skippers et qu'on deviendrait un championnat monotype de référence en Suisse et en Europe, on nous aurait pris pour de doux rêveurs, confie Nicolas Grange, président de la classe et propriétaire-skipper d'Okalys. On a visé juste en termes de bateaux. Et ce qui fait aussi la force de notre championnat, c'est une grande compétitivité sur l'eau et une grande amitié à terre.»

Cette joyeuse confraternité sur les pontons, à l'heure de la bière de fin de régate, c'est ce que voulaient préserver les propriétaires des D35 lorsque, en février dernier, ils ont mis leur veto à la venue d'un équipage d'Oracle, emmené par Russell Coutts, à bord du voilier de Nicolas Gonet. «Notre décision ne s'opposait pas à des hommes, mais à un projet, précise Grange. Pour maintenir cette bonne ambiance à terre, on ne peut pas faire n'importe quoi. Et je crois que le championnat aurait pas mal perdu si l'ambiance à terre avait été crispée. De plus, on est quand même en Suisse et Ernesto Bertarelli a été l'un des initiateurs du projet. Sans lui et Alinghi, le challenge n'aurait pas connu un tel succès. On doit parfois préserver certaines valeurs, même si on peut nous décrier. Mais il se trouve que les marins d'Oracle sont quand même là.»

Effectivement, le Défi américain est présent. Plus discrètement. Avec Franck Cammas et l'Américain John Kostecki, respectivement barreur et tacticien de Zen Too, l'un des voiliers de Guy de Picciotto. Si bien que le Challenge Julius Bär 2008 fait un peu office, malgré lui, d'antichambre de la Coupe de l'America. Puisqu'à bord d'Alinghi, on trouve aussi des membres de l'équipage vainqueur en juillet dernier à Valence, comme le Néo-Zélandais Murray Jones, propulsé tacticien pour ces régates lémaniques. «On est prêt à accepter de devenir l'antichambre de la Coupe, insiste encore Nicolas Grange. Ce qu'on ne voulait pas c'est devenir otage de cet évènement, que l'on admire, mais qui ne nous concerne pas. Nous voulions garder notre indépendance et cela n'aurait pas été le cas avec un bateau aux couleurs d'Oracle.»

L'impossible imbroglio juridique qui, depuis plusieurs mois, plombe la Coupe de l'America et contraint Alinghi à un duel contre Oracle en multicoques aura au moins ça de bon: il permet à ces véloces voiliers de s'offrir un magnifique coup de pub. En s'ouvrant au monde anglo-saxon de la voile, plus conservateur.

Ernesto Bertarelli rechigne à parler de double objectif sur ce championnat. Compétiteur dans l'âme, le patron et barreur d'Alinghi affirme vouloir «avant tout défendre le titre», fièrement décroché l'an dernier. Il concède du bout des lèvres que cela permet à certains de découvrir ce support, si différent des Class America.

Ses équipiers en revanche reconnaissent qu'il s'agit aussi là d'un bon apprentissage en vue de ce défi d'un nouveau genre qui attend le Defender de la Coupe de l'America. «De toute évidence, c'est une belle opportunité pour moi d'apprendre à naviguer sur ces bateaux, de comprendre pourquoi ils vont vite, ce que l'on peut faire et ne pas faire, explique Murray Jones. Il y a énormément de choses à découvrir, les choix d'angles par rapport au vent, comment s'adapter aux variations en force de la brise. Ces catamarans sont beaucoup plus sensibles que les bateaux de la Coupe. Et les gains que l'on peut obtenir sur un adversaire peuvent être beaucoup plus importants qu'en Class America.» Cette notion d'apprentissage n'empêche pas le Néo-Zélandais de s'amuser comme un gamin. «C'est excitant de faire quelque chose de différent. Et d'aller plus vite. Ces bateaux sont incroyables.»

Pierre-Yves Jorand, fidèle équipier de l'Alinghi lémanique depuis ses débuts et coach de l'équipe à Valence reconnaît que l'enjeu est double: «Alinghi a décidé d'aller de l'avant, de construire un multicoque et de se concentrer sur l'année prochaine. Nous avons mis en route des plans de navigation sur différentes plateformes et le D35 en offre une excellente avec une compétition redoutable.» Le Genevois ne nie pas que le championnat sert donc aussi à acquérir de l'expérience; «A être à l'aise sur ces bateaux. A penser et réfléchir en termes de multicoques. C'est tellement différent d'un Class America de 24tonnes où tout prend du temps et de l'inertie, où les gens sont dans un espace restreint et peuvent facilement s'entendre et communiquer. Là, ça va vite et chaque petite erreur se paie cash. Le D35 fait partie du processus d'apprentissage de l'équipe.»

Du côté d'Oracle, on ne s'en cache pas non plus. Si Franck Cammas - vrai passionné de tout ce qui se fait à plusieurs pattes en matière de bateaux à voile -, est là d'abord par intérêt personnel, la venue de John Kostecki à ses côtés n'a rien d'anodin. «Il vient clairement s'entraîner en multicoque en vue de la Coupe, confie Franck Cammas. A part un peu d'Xtrême 40 et de 60 pieds à Lorient, il n'a pas d'expérience. C'est donc une formidable occasion pour lui de faire ses gammes.»