Le Lausanne Hockey Club a réussi la meilleure saison régulière de son histoire en terminant à la quatrième place du classement de Ligue nationale A. Même s’il reste sur neuf défaites en onze matches, il abordera les play-off en confiance et avec l’avantage de la glace, dans une série au meilleur des sept matches contre Davos (acte I samedi à 20h15 à Lausanne).

Derrière ces résultats sans précédent, une petite révolution a été menée sur le plan du jeu. Pendant trois ans, les Lions avaient appliqué le hockey prudent du Danois Heinz Ehlers, qui avait fini par lasser dirigeants et supporters. Son successeur, Dan Ratushny, a ramené le spectacle à Malley. Cette saison, ses hommes ont marqué 154 buts en 50 matches (le troisième meilleur score du championnat) et le Canadien de 46 ans passe pour le grand artisan de cette transformation: les capitaines et les coaches des douze équipes de LNA (sondés par la Tribune de Genève, 24 heures, le Tages-Anzeiger et le Bund) l’ont élu meilleur entraîneur de la saison.

A quelques jours du début des play-off, Dan Ratushny a accueilli Le Temps dans les entrailles de la patinoire de Malley pour détailler sa conception du hockey et les rouages de son management. Poignée de main ferme, visage dur mais sourire sincère, et discours ouvert.

Le Temps: Le LHC affrontera Davos en quarts de finale des play-off. C’est une équipe qui vous convient?

Dan Ratushny: Je n’ai pas réfléchi à l’équipe que j’aimerais affronter, ou éviter. Davos est un adversaire qui a un style de jeu rapide, tout le monde le sait. C’est une équipe qui va vite au but quand elle attaque et qui aime les situations d’un contre un. Le style de Davos, façonné par Arno Del Curto, a apporté beaucoup de succès par le passé et cette saison, il s’est mis en place progressivement.

– C’est une équipe qui vous plaît?

– (Long silence) Ce n’est pas une façon pour moi de décrire une autre équipe que la mienne. J’ai du respect pour l’intensité qu’ils mettent, pour la passion avec laquelle ils jouent. Davos est un bon adversaire. Mais nous sommes confiants.

– Le LHC vient de réaliser la meilleure saison régulière de son histoire. Ce sont des choses auxquelles vous pensez?

– Non. Ça ne sert à rien. Cette saison, nous avons connu une série de neuf victoires, et maintenant nous restons sur une phase de neuf défaites en onze matches. Nous n’avons pas célébré l’une, ni dramatisé l’autre. Je ne veux pas faire trop de philosophie, mais dans ce sport, on apprend vite à ne pas vivre dans le passé. Le fait d’être quatrième? Ça ne vaut rien pour les play-off. Irrelevant. La série négative dont nous sortons? Pareil. Il faut tirer les enseignements et passer à la suite. Le hockey, c’est le culte du moment. Si on pense au passé, la concentration n’est pas à 100% sur l’instant présent et cela coûte cher. Le moment où nous pourrions fêter notre quatrième place, nous devons plutôt en profiter pour nous projeter vers des standards de qualité plus élevés.

– Mais comment expliquer qu’une même équipe, lors d’une même saison, puisse avoir des visages si différents?

– J’aimerais avoir une réponse claire à cette question, mais la vérité, c’est que chaque match a son histoire. J’analyse chaque rencontre, ce qu’il faut améliorer, mais je n’analyse pas les choses en termes de série. La seule chose à retenir à ce niveau, c’est que nous avons manqué de constance. Un bon match, un mauvais match. On bat Zoug 3-0 puis on va à Genève faire notre pire prestation de la saison régulière. C’est ce qui nous sépare encore des top teams.

– Depuis votre arrivée, le LHC s’est transformé. Il pratique un jeu plus osé, plus offensif…

– Je n’ai jamais dit que je voulais un style offensif. Quand il est temps de défendre, défendons avec de bonnes habitudes. Et faisons la même chose quand il est temps d’attaquer. Mais vous savez, la meilleure forme de défense, c’est d’avoir la possession du puck. Et d’attaquer. En restant dans le camp adverse, on soigne d’abord notre jeu défensif.

– Vous refusez l’étiquette d’entraîneur offensif?

– Je suis un entraîneur qui aime donner aux joueurs une certaine liberté. L’attaque vient de la créativité, qui vient de la liberté. En essayant de trop contrôler les choses, on casse le naturel.

– Comment travaille-t-on la créativité?

– A l’entraînement, je mets les joueurs dans des situations où ils doivent faire des choix et je les laisse faire des fautes. Les fautes sont très importantes pour apprendre. J’ai souvent eu des entraîneurs qui me disaient: «Hey! Ça, c’est une bonne faute! Tu as eu la mauvaise réaction, utilise cette expérience pour avoir la bonne la prochaine fois.» Un bon entraîneur sait donner de la confiance à ses joueurs. La créativité vient quand on a l’esprit suffisamment libre. Même s’il faut aussi assumer ses responsabilités.

– Votre management est orienté autour de la mise en confiance?

– Oui. Tous les joueurs vous diront qu’ils jouent mieux avec de la confiance. Mais attention, quand cela tourne à une forme d’arrogance, on ne fait plus ce qu’il faut non plus. Le hockey est une affaire de balance: entre attaque et défense, entre liberté et responsabilité, entre confiance et sérieux.

– Ce LHC vous ressemble-t-il?

– A moi, personnellement? (Il soupire) C’est une question intéressante, mais ce n’est pas important de parler de moi. Ce qui l’est, c’est le travail au quotidien, le fait d’aider chaque joueur à s’améliorer, et ça, chaque jour.

– D’accord, mais quelle philosophie de jeu insufflez-vous dans le processus?

– Le hockey sur glace n’est pas un jeu d’échecs. Tu n’as pas le temps de penser à chaque move. Cette idée du coach qui, depuis son banc, prend des décisions tactiques brillantes, pour moi, c’est… bullshit. Pardon pour le mot. Le hockey implique que les joueurs prennent des décisions sans avoir à y penser. Le point de départ de mes réflexions, c’est: don’t overcoach (ne pas surcoacher). Trop de structure, c’est négatif. Cela amène les joueurs à trop penser, à trop analyser les choses plutôt que de les vivre. Cela ralentit le jeu. Peut-être que les observateurs vont être impressionnés par un coach qui veut tout contrôler, mais à mon avis, cela fait du mal à une équipe.

– Joueur, vous avez évolué dans de nombreux championnats différents. Qu’y avez-vous appris?

– Chaque culture a de bonnes choses à offrir. En Finlande, on s’entraînait énormément, deux fois par jour presque tous les jours avec beaucoup de travail technique. Les skills, les skills et encore les skills. J’avais déjà 30 ans, mais j’ai incroyablement progressé techniquement et même physiquement, simplement grâce au volume d’entraînement. La leçon: même un joueur pro depuis dix ans peut améliorer l’exécution de ses gestes, contrairement à l’idée reçue qu’arrivé à un certain stade de ta carrière, tu n’évolues plus. Jusqu’à 50 ou 60 ans, on peut progresser.

En Suède, j’ai découvert une façon de coacher différente, plus démocratique, plus à l’écoute des joueurs que dans le style traditionnel canadien. Au Japon, nous avons joué un match horrible contre la pire équipe de la ligue. Le boss est venu et nous a dit: «OK. Prenez deux jours de congé. Réfléchissez à ce que vous avez fait.» (Rires) Au Canada, ça aurait été: «Rendez-vous sur la glace demain matin à 8 heures, entraînement toute la journée!»

– Vous inspirez-vous de toutes ces expériences?

– J’essaie, oui.

– Même les deux jours de pause après une vilaine défaite?

– Peut-être pas comme ça. Ce qu’il faut en retenir, c’est que les gars peuvent être fatigués mentalement. Il faut parfois leur laisser le temps de se vider la tête. Surtout, le coach ne doit pas toujours apporter la même réponse quand l’équipe joue mal. L’apprentissage ne s’arrête jamais. On accumule des expériences et chacun compose son best-of. C’est vrai dans la vie comme en hockey.

– Quelle est la particularité du hockey suisse?

– Il faut vraiment donner du crédit aux entraîneurs des jeunes, en Suisse. Le niveau technique global est très bon et ça, c’est grâce aux coaches des bambini, des juniors. A 22 ans, un joueur n’est que le produit des entraîneurs qu’il a eu plus jeune et on voit le profil de ceux qui arrivent en LNA: haut niveau de skills, belle vitesse. Le hockey suisse reste dur, mais il est joué par des garçons très bien formés.

– Quel est votre favori pour le titre de champion?

– Sur cinquante matches, Berne, Zurich et Zoug ont montré une qualité constante. Cela doit compter; ce sont eux les favoris. Mais on ne sait jamais. Une autre équipe peut prendre confiance, tout peut arriver.

– On dit que les play-off, c’est une nouvelle saison qui commence…

– C’est vrai dans un sens. Mais c’est pendant la saison régulière qu’on construit notre jeu.

– Que doit accomplir le LHC pour que sa saison soit réussie?

– Ce n’est pas mon rôle de fixer des objectifs. Je n’ai jamais fait ça. Je travaille sur ce que je peux contrôler. La qualité des entraînements. Le résultat, je ne le contrôle pas, je peux juste essayer de l’influencer. Moi, ce que j’espère, c’est que mon équipe progresse un peu à chaque match, qu’elle retrouve son jeu équilibré entre attaque et défense. Alors, tout sera OK. Let’s go!


Dan Ratushny en dates

1970 Naissance à Nepean, dans la province de l’Ontario au Canada

1992 Médaille d’argent aux Jeux olympiques de Vancouver

2006 Fin de sa carrière de joueur après des expériences en Suède, en Finlande, en Grande-Bretagne, au Japon

2009 Premier poste d’entraîneur principal à Olten (LNB)

2016 Nommé à la tête du Lausanne Hockey Club


Les affiches des play-off

Berne (1er) – Bienne (8e). Le duel le plus déséquilibré sur le papier. Cette saison, l’équipe du Seeland a su surmonter l’éviction du «Hockey-Gott» Kevin Schläpfer grâce à l’expérimenté Mike McNamara, mais face au champion en titre, ses 37 victoires lors de la saison régulière et ses plus de 16 000 spectateurs, il faudra enchaîner les surprises pour s’en sortir.

Zurich (2e) – Lugano (7e). Finalistes malheureux la saison dernière, les Tessinois ont connu une saison difficile mais arrivent à l’heure au rendez-vous des play-off (cinq succès consécutifs). Pas sûr que ce soit suffisant pour faire douter les Lions, qui doivent laver leur honneur après leur élimination en quarts de finale l’année dernière.

Zoug (3e) – Genève (6e). Une série équilibrée. Difficile de désigner un favori entre une équipe alémanique solide durant la saison régulière mais piquant du nez ces derniers temps (six défaites en huit matches) et des Servettiens qui, eux, redressent la tête mais sont pénalisés par une attaque peu performante (la neuvième de la LNA).

Lausanne (4e) – Davos (5e). Le face-à-face très incertain des équipes les plus proches au classement et les plus éloignées géographiquement. Le LHC n’a jamais abordé les play-off aussi bien classé, mais Davos reste sur une série plus positive (six victoires en dix matches, contre neuf défaites en onze matches pour ses adversaires).