Christian Reber n’avait jamais vu un tel afflux de promeneurs sur les sentiers de ses Alpes vaudoises. «C’est absolument incroyable, comme si tout le monde s’était donné le mot pour partir en randonnée lors des week-ends de l’Ascension et de Pentecôte, souffle le syndic de la commune d’Ormont-Dessus. On l’a clairement vu avec le trafic aux Diablerets, mais aussi avec les voitures parquées au lac Retaud, et évidemment avec les gens sur les chemins…»

Le constat est le même dans les multiples paradis de la marche à pied que recense la Suisse. Les vedettes du patrimoine naturel que sont – entre beaucoup d’autres – le cirque rocheux du Creux-du-Van dans le canton de Neuchâtel, le lac de Tanay dans le Chablais valaisan, le Moléson en Gruyère ou l’Oeschinensee dans l’Oberland bernois assistent à un véritable défilé.

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L’association Suisse Rando, qui gère le réseau de 65 000 kilomètres balisés par les fameux panneaux jaunes, note une recrudescence de demandes de conseils, mais aussi de commentaires sur les signalisations ou les infrastructures endommagées. Les comptes rendus de balades publiés par les grands groupes de passionnés sur les réseaux sociaux finissent de dissiper le doute: difficile, actuellement, d’échapper à la foule sur les sentiers de rando.

Sentiment de sécurité

L’engouement national pour les escapades en pleine nature ne date pas d’hier. L’étude Sport Suisse 2014 montrait que la randonnée était le premier sport du pays, pratiqué par 44,3% de la population, à raison de vingt jours par an et de trois heures par jour (valeurs médianes). Tous les observateurs estiment la tendance en nette hausse depuis. «Année après année, il y a de plus en plus de monde sur les sentiers, valide l’accompagnateur en montagne valaisan Jean-Luc Lugon. La situation actuelle, avec le Covid-19, renforce encore le phénomène. Les gens ont envie de sortir et de profiter du grand air.»

Pendant le semi-confinement, la population s’est sagement retenue. L’appel à une prudence absolue, pour éviter de surcharger les hôpitaux avec une bête cheville foulée, a été très respecté, confirme Christian Reber, également président de la section romande du Secours alpin suisse. Mais alors que la situation sanitaire se calme et que de nombreuses activités restent inaccessibles, la randonnée s’impose comme le loisir privilégié d’une Suisse libérée. «C’est logique: il y a de l’espace sur les sentiers et il est très facile de garder ses distances avec autrui, fait remarquer notre interlocuteur. Les gens se sentent en sécurité.»

Parfois même un peu trop. Il n’y a rien de plus simple que de lacer ses chaussures et de mettre un pied devant l’autre. Il est donc tout aussi aisé d’oublier que la randonnée, tout accessible qu’elle soit, comporte des risques. Un danger somnolent au coin d’un rocher glissant ou sous une racine qui dépasse. «Il y a chaque année plus d’accidents mortels en randonnée qu’en haute montagne», rappelle Bruno Hasler, responsable formation et sécurité au sein du Club alpin suisse.

Débutants à former

Le Bureau de prévention des accidents recense en moyenne 26 000 accidents de randonnée par an (dont 80 mortels) en Suisse. Le chiffre a beaucoup augmenté en vingt ans: il n’était que de 17 700 en 2005. «Cette hausse est principalement due au fait que nous sommes de plus en plus nombreux à découvrir les joies de la montagne», précise la structure sur son site internet. Cela tient quasiment de la mécanique: plus il y a de randonneurs, plus il y a de blessures, souvent causées par des chutes. «Il peut y avoir des cas liés à une prise de risques inconsidérée, relève Christian Reber. Mais souvent, ce sont des accidents bêtes, entraînés par un instant d’inattention…»

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Cela peut arriver au plus expérimenté des randonneurs. Mais les enjeux sont d’autant plus importants à l’heure actuelle que de nombreux débutants s’engagent sur les sentiers. «Il est très possible que de nombreuses personnes s’essaient actuellement à la randonnée en montagne sans en avoir jamais fait auparavant, avance Patricia Cornali, responsable de la communication de Suisse Rando. Elles peuvent notamment manquer de connaissances sur la signalisation, les catégories de chemins, les dangers de la randonnée en montagne et aussi le matériel adéquat.»

Sortez les crayons: «L’équipement nécessaire comprend au moins un bon sac à dos, de bonnes chaussures de randonnée avec un profil solide, une protection contre le soleil ou la pluie, un téléphone portable chargé, une carte de randonnée de la région et une petite pharmacie de poche. Avoir quelque chose à manger et suffisamment à boire est aussi indispensable: de nombreux accidents sont dus à des pauses trop courtes et au manque de boissons.»

Les vertus de la préparation

Bruno Hasler, du Club alpin suisse, appelle surtout les nouveaux marcheurs à apprendre à se connaître. «Le plus grand risque en randonnée, c’est de se croire plus en forme qu’on ne l’est vraiment. Il faut y aller doucement, ne pas s’engager sur un parcours de cinq heures ou des sentiers très exposés sans avoir pris le temps de se tester sur des balades en montagne plus abordables.»

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Pour ce spécialiste des questions de sécurité, la préparation est un enjeu primordial. «Il faut se renseigner sur l’itinéraire prévu, les difficultés qu’il comprend ainsi que les prévisions météorologiques. Je conseille aussi d’établir un plan-horaire et de s’y référer régulièrement pour ne pas se laisser surprendre.» Membre de la colonne de secours de Finhaut, l’accompagnateur Jean-Luc Lugon soupire. «On voit parfois des choses incroyables. Des gens partis sans carte ni application électronique permettant de se repérer, qui se retrouvent perdus alors que la nuit tombe…»

Cet été, Suisse Rando s’attend à une très importante fréquentation de son réseau de sentiers «car les gens voyageront moins à l’étranger et passeront une plus grande partie de leurs vacances et de leur temps libre en Suisse». Et au-delà des «autoroutes» à visiteurs, popularisées notamment par les réseaux sociaux, fait remarquer Patricia Cornali, «il y a souvent de belles vues, des chemins passionnants et de petites aventures à vivre juste à côté de chez soi». Mais toujours avec prudence.

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