Un point blanc dans l’immensité rocheuse. Le 5 septembre, l’alpiniste suisse Dani Arnold a atteint le sommet de la face nord de la Cima Grande di Lavaredo, dans les Dolomites, en escaladant la voie Comici-Dimai. Alors qu’un grimpeur normalement constitué et modestement entraîné met de 6 à 7 heures pour venir à bout de cette paroi de calcaire dolomitique du Sud-Tyrol, il n’a fallu que 46 minutes et 30 secondes à l’Uranais pour parcourir, seul, les 19 longueurs de cette face légendaire de 550 mètres.

Les images d’une ascension en solo sont toujours saisissantes tant elles font de l’humain un être fragile, minuscule, retenu à la vie seulement par le bout des doigts et la pointe des orteils. Car grimper en solo, c’est effectuer une ascension dans le plus grand dépouillement: sans partenaire donc, mais aussi sans corde ni baudrier, ni dégaine non plus. «C’est une escalade honnête», précise l’alpiniste.

Le «speed solo», tel qu’on appelle la discipline lorsqu’elle prend également la vitesse en compte, est un sujet controversé et critiqué par ceux pour lesquels les cimes ne sont en aucun cas un milieu adapté à la présence d’un chronomètre. Mais bien qu’elle soit devenue une activité en soi, ravivée par les exploits américains dans les années 2000, la course au temps a toujours été de mise en montagne.

Et l’escalade en solitaire aussi. La voie que Dani Arnold a suivie en septembre l’illustre d’ailleurs parfaitement. Gravie pour la première fois en 1933 par Emilio Comici, Angelo Dimai et Giuseppe Dimai, elle est répétée quatre ans plus tard par Emilio Comici, seul, en 3 heures et 45 minutes.

A 35 ans, Dani Arnold n’en est pas à sa première face nord en speed solo. Longtemps considéré comme le rival d’Ueli Steck, décédé en 2017 en Himalaya, il bat de nouveau – de vingt minutes – un record établi par celui que l’on appelait malgré lui la «Swiss Machine». Par téléphone, à l’aube d’une journée ensoleillée, l’alpiniste uranais se dit lui-même surpris de son exploit. Il aurait imaginé prendre plutôt une heure. Et laisser le record à son aîné. Mais l’histoire a pris une autre tournure.

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Le Temps: Quelle image de ce dernier solo gardez-vous en tête?

Dani Arnold: Je n’en ai pas vraiment. Je me souviens du sommet, mais lors de l’ascension, ma concentration était telle que peu d’images se sont imprimées dans ma mémoire. C’était simplement une super journée. Tout s’enchaînait naturellement.

A quoi ressemble cet état de concentration extrême?

C’est en fait une histoire de rythme. Tous mes mouvements sont effectués selon ma respiration. Je me mets dans un état particulier que j’ai appris à reconnaître et à travailler au fil d’années d’expérience. Je sais maintenant quel est le rythme idéal sur lequel mon corps s’aligne. Si tout est en accord, je suis bien.

Vous avez passé l’été dans le Karakorum où vous avez gravi le Broad Peak, votre premier 8000. Vous disiez que vous n’étiez physiquement pas prêt à relever un défi de speed solo à votre retour. Pourquoi ne pas avoir attendu l’été prochain pour escalader cette Cima Grande?

Je ne suis pas quelqu’un de patient. Si j’ai un projet, je veux le réaliser rapidement. Après un 8000, on est fatigué. On est malade, aussi. C’était important pour moi de me trouver un projet, d’avoir un but pour lequel j’allais m’entraîner. Que le projet aboutisse et que le record soit battu, c’était secondaire. L’essentiel était d’avoir un objectif. Sinon, je ne me serais pas remis en forme physiquement.

Pourquoi avez-vous choisi la voie Comici-Dimai sur la Cima Grande pour effectuer ce speed solo?

Vous connaissez les Dolomites? C’est hyper beau. Et je suis aussi intéressé par les grandes faces nord des Alpes. Celle de la Cima Grande en fait partie. J’ai déjà escaladé l’Eiger, le Cervin, les Grandes Jorasses, le Piz Badile en speed solo. Je me suis donc naturellement tourné vers la Cima Grande.

Vous l’aviez déjà escaladée avant d’y aller?

Oui, il y a trois ans. Il nous a fallu 6 heures pour la faire. Ce jour-là, je me suis dit que c’était simplement impossible d’établir un record de temps sur cette voie.

Qu’est-ce qui a changé depuis?

Mes expériences l’an passé sur les Grandes Jorasses et le Piz Badile m’ont donné confiance.

Contrairement au granit, sur lequel vous avez grimpé lors de ces records-là, la roche dolomitique de la Cima Grande est connue pour être très friable…

Oui, certaines prises ne sont pas bonnes. Beaucoup sont polies et certaines se rompent. C’est pourquoi je suis allé reconnaître la voie à deux reprises avant le jour J et j’ai identifié les pièges. C’est évidemment vital de ne pas faire de fautes.

Avez-vous nettoyé la voie avant d’y passer?

Non. Ce n’est pas vraiment possible, d’ailleurs. Une large vire en dessus fait toujours tomber, de toute manière, des pierres dans la voie.

C’est pour cela que vous portiez un casque?

Oui (il rit). Ça peut paraître absurde d’avoir un casque en solo, mais il y avait une autre cordée dans la voie et le risque de chute de pierres était présent.

En cas de problème au cours de l’ascension, y avait-il une solution de repli?

Je me serais arrêté.

Et?

J’aurais continué plus lentement. Vous savez, le chronomètre n’était pas prioritaire.

Vous n’aviez pas prévu la possibilité d’une désescalade? Ou une corde fixe posée quelque part? Un hélicoptère, peut-être?

Non. Désescalader est souvent plus dangereux que de poursuivre l’ascension. Ralentir est déjà un grand pas vers plus de sécurité.

Comment faites-vous pour travailler votre mental?

C’est très particulier, car cela ne s’entraîne pas comme le physique. J’imagine qu’il s’agit d’un don inné ou génétique. On a peur ou pas. J’ai la chance d’avoir confiance en moi et de parvenir à avancer malgré le fait de ne pas avoir d’assurance. Il m’arrive toutefois d’avoir peur! Dans ces cas-là, je tente d’identifier la source de la peur. Ensuite, il s’agit de l’apprivoiser. Je m’en éloigne d’abord, puis je m’en approche chaque fois un petit peu plus.

On vous sait aussi très à l’aise en escalade de glace. En montagne, y a-t-il un élément naturel qui vous fait frémir?

J’ai vécu de mauvaises expériences avec des avalanches. Depuis, j’en ai peur. Peut-être qu’en grimpe cela se passera aussi, et la peur m’envahira. Pour l’instant, ce n’est pas le cas.

Votre rapport au danger a-t-il changé avec les années?

Oui, aujourd’hui, je suis moins offensif qu’avant. Je prends moins de risques.

Vous accordez une grande importance à réunir toutes les preuves nécessaires à certifier la véracité de votre record.

Oui, c’est extrêmement important, car un tel record est facilement mis en doute. Le premier réflexe de chacun est de considérer la réussite d’un tel défi comme suspecte. En plus de ma montre GPS qui suivait mon évolution, nous avions posté une caméra fixe au pied de la voie qui prenait une photo de l’ascension toutes les cinq secondes. Au départ et à l’arrivée, une caméra et un drone m’ont également filmé.

Par ailleurs, trois alpinistes étaient présents à la septième longueur, deux autres à la douzième et deux autres encore ont été témoins de mon arrivée au sommet. Le film que le public peut voir est un mélange d’images du jour du record et d’autres qui ont été tournées une semaine plus tard.

Le temps que vous battez de vingt minutes sur la Cima Grande est celui établi par Ueli Steck, l’alpiniste suisse décédé en 2017. Est-ce une manière de faire perdurer la concurrence qui vous opposait?

L’ascension d’Ueli a été très peu documentée, c’est pourquoi nous n’en avons pas beaucoup parlé. Quant à la concurrence, elle n’a à mon sens jamais vraiment existé. Ueli Steck était pour moi d’abord un modèle. Je ne le considérais pas comme un concurrent. Lui non plus, je crois.

Pourtant, chaque fois que vous affichiez un meilleur temps que lui sur la face nord de l’Eiger, il y retournait pour prendre sa revanche. La dernière fois, c’était en 2015.

Oui, je ne sais pas ce qu’il pensait. Nous n’en avons jamais discuté.

Son décès en 2017 vous a-t-il fait réfléchir?

Ça m’a surtout rendu triste. Comme la disparition de Hansjörg Auer et de David Lama ce printemps. Bien sûr, dans tous les cas, ces drames font l’effet d’un miroir sur ma propre activité. Pour avancer, il faut déceler quelle est l’erreur qui a été commise. C’est important et cela permet de s’améliorer.

Vous arrive-t-il de grimper en solo sans pour autant le faire pour un record?

Oui, parfois, pour le plaisir. Mais je préfère grimper avec des amis encordés. Je pratique le solo le moins possible, car c’est une activité dangereuse.

Pourquoi faites-vous cela, alors?

C’est très individuel. Ça fait du bien de relever des défis que l’on s’est soi-même imposés. Par ailleurs, un record de temps retentit beaucoup plus à l’oreille du public qu’un record de difficulté.

Tenez, par exemple, un des accomplissements dont je suis le plus fier, c’est d’avoir réussi une voie extrêmement difficile en mixte [glace et roche] en Ecosse. Elle est cotée XII sur l’échelle de la discipline. Il s’agit d’une des voies les plus dures du monde. Mais parler de cela, c’est comme parler dans le vide. Les gens sont peu nombreux à savoir ce que c’est et quel engagement cela implique. Le chronomètre, ça parle au public. Il vaut mieux dire aux gens que j’ai pris vingt minutes de moins que le détenteur du dernier record sur une grande face nord que les grimpeurs mettent habituellement 7 heures à parcourir.

Vos sponsors vous incitent-ils à vous lancer de tels défis?

Non.

Vous cherchez donc à être célèbre?

Pas forcément. Si je voulais être connu, je tenterais un nouveau record sur l’Eiger ou j’irais faire quelque chose sur l’Everest. Mais je ne vais pas y aller.

Pourquoi ne pas retourner sur l’Eiger?

Vouloir encore améliorer le dernier temps serait trop dangereux. Il faut savoir s’arrêter. Il est peut-être aussi temps de laisser la place à une nouvelle génération qui se révèle très forte et très ambitieuse.

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