Ancien cycliste professionnel suisse d’origine espagnole, Daniel Atienza, 44 ans, a été invité à partager son expérience (11 participations sur les trois grands tours) avec le public avant plusieurs projections de Wonderful Losers en Suisse Romande. Il revient pour Le Temps sur son passé de gregario, de coureur de l’ombre au service d’un leader.

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Le Temps: Etiez-vous ce que l’on appelle un gregario?

Daniel Atienza: Oui, j’ai souvent endossé ce rôle, parce que j’étais dans des grosses formations, avec de grands leaders. Bien sûr, j’ai eu la chance de rouler pour moi quelques fois, mais cela s’est limité à 20% de ma carrière, je dirais.

Trouviez-vous ce rôle d’équipier ingrat?

Bien sûr que non. Il faut bien comprendre que lorsque l’on accède au niveau professionnel, c’est comme si on est employé par une entreprise. Donc, oui, on doit parfois mettre nos ambitions personnelles de côté et c’est frustrant. Mais il faut réaliser qu’il y a des responsables au-dessus de nous et que nous devons respecter leurs décisions. C’est partout pareil. Dans mon nouveau travail dans le domaine des assurances, j’ai un chef qui me donne des ordres et, que je sois d’accord ou pas, je fais mon boulot, et puis c’est tout. C’est la même chose dans une équipe cycliste: on fait le job, et on est payé pour ça. Le bon gregario, c’est celui qui fait les efforts sans se plaindre.

Est-il reconnu à sa juste valeur au sein des équipes?

C’est un rôle qui est petit à petit reconsidéré, après avoir été longtemps en disgrâce. Avant, tous les contrats étaient négociés par rapport aux points reçus. Alors, forcément, quand un coureur se sacrifiait toute l’année, il ne pouvait pas être bien classé et, au moment de renégocier son contrat, il n’était pas en position de force. Donc soit il était viré, soit son contrat était revu à la baisse. Après un petit moment de creux, l’équipier a récemment été à nouveau reconnu à sa juste valeur. Ce retour en grâce est dû à la formation Sky, qui s’est rendu compte qu’une victoire de son leader passe par le travail d’un bon gregario. Aujourd’hui, on voit les résultats de l’équipe britannique. Sa politique vis-à-vis des équipiers se révèle payante.

Est-ce important qu’un film mette en lumière ce rôle peu connu du grand public?

Absolument, car on a souvent du mal à voir ce travail de l’ombre et à comprendre pourquoi ces coureurs se sacrifient. Quand le public allume la télévision à 20 kilomètres de l’arrivée, il ne voit que l’échappée, le peloton, le maillot jaune, la grosse bagarre, et c’est tout. On ne voit pas les 150 premiers kilomètres, quand les gregarios vont chercher les bidons encore et encore. Sans eux, le leader ne peut pas gagner. Wonderful Losers est là pour faire comprendre cet aspect du métier rarement montré à la télévision. Donc c’est un très bel hommage, que je trouve nécessaire.

Dans le film, les gregarios se considèrent comme aussi forts que leur leader. Qu’en pensez-vous?

Je suis tout à fait d’accord avec eux. L’équipier est censé être capable d’accompagner son chef jusqu’au plus près de l’arrivée. De l’aider dans les sommets en le ramenant au contact des autres favoris. Si les rôles sont totalement différents, il fournit beaucoup plus d’efforts que son leader. Sur le plan physique, c’est comme s’il faisait deux heures de vélo de plus que les autres, alors qu’ils courent les mêmes étapes.

Alors pourquoi ne pas être leader?

Ce n’est pas donné à tout le monde. Il y a des gregarios qui ont certes le charisme et les qualités, mais qui n’ont jamais su saisir leur chance. Beaucoup ont flanché devant les responsabilités de résultats. Voilà pourquoi certains sont cantonnés à ce rôle, et s’en satisfont parfaitement.