A un jour près, il s’est écoulé exactement six ans entre le premier départ et le premier podium en Coupe du monde de Daniel Yule. Il n’a ensuite fallu attendre que 48 heures pour qu’il récidive. A 24 ans, le Valaisan d’origine britannique a franchi un palier symbolique: derrière les intouchables Marcel Hirscher et Henrik Kristoffersen, il peut être le troisième homme du slalom mondial. Il tentera de le confirmer lors du «city event» de Stockholm, ce mardi, en attendant d’aborder les Jeux olympiques de Pyeongchang en pleine confiance.

Le Temps: Que représentent ces deux troisièmes places en trois jours, pour vous qui tournez autour du podium depuis si longtemps?

Daniel Yule: C’est un sacré soulagement. On ne me posera plus la question: «A quand le premier podium?» Mais en fait, cela concerne davantage les gens qui m’entourent, les médias, les supporters, que moi-même. Je ne suis pas subitement devenu un meilleur skieur, et je n’étais pas mauvais avant. Le fait d’être troisième ne bouleverse pas l’analyse de mes performances. A Schladming, je suis sur le podium, mais aussi à deux secondes de la victoire. Je n’en étais qu’à sept centièmes lors de ma quatrième place à Madonna di Campiglio en début de saison.

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– Qu’avez-vous ressenti en montant sur le podium la toute première fois?

– Pas mal d’émotions. J’ai savouré. En plus, c’était à Kitzbühel, sur la piste où j’ai disputé ma première épreuve de Coupe du monde. C’était l’occasion de mesurer tout le travail accompli depuis mes débuts.

– Comment avez-vous évolué?

– Je ne me rappelle pas bien le skieur que j’étais à 18 ans. Mais je me souviens qu’en prenant un départ en Coupe du monde, j’étais déjà au-delà de ce que je pensais pouvoir réaliser dans ma carrière. Jamais je n’aurais pu imaginer en arriver où j’en suis aujourd’hui, à enchaîner deux podiums… Pour moi, faire des progrès sur les skis n’a jamais été quelque chose de facile, de naturel. Lorsque je dois modifier quelque chose, cela me demande un lourd travail d’analyse, je dois beaucoup réfléchir, rien ne vient tout seul.

– Vous êtes plus Wawrinka que Federer?

– Si vous voulez. Depuis mes débuts, je n’ai pas ce talent qui rend tout facile, mais j’ai mon caractère: je bosse, je cravache et je ne m’impatiente pas d’avancer à petits pas. Je ne suis pas dupe: le processus a ses limites, mais jusqu’à aujourd’hui, j’ai progressé chaque saison. Vous savez, avec mes résultats, ceux de Luca Aerni ou de Ramon Zenhäusern, les gens se demandent parfois comment cela se fait que, tout d’un coup, la Suisse dispose d’une bonne équipe de slalom. La réponse, c’est que ce n’est justement pas «tout d’un coup». C’est le résultat d’un travail de longue haleine pour nous.

– Vos premiers podiums à moins d’un mois des Jeux olympiques, cela tient du hasard ou d’une planification réussie?

– Pour les slalomeurs, il y a chaque année cinq ou six courses en janvier, c’est le mois le plus important de l’année. On travaille tous pour arriver au top à ce moment-là. Il s’agit maintenant de prolonger ce pic de forme jusqu’aux JO, mais il ne faut pas isoler cet événement. La meilleure façon de s’y préparer, c’est de réaliser une bonne saison. Pour moi, c’est parfait: à un mois du slalom olympique, j’ai fait le plein de confiance et maintenant j’ai le temps de faire baisser la pression et de me reposer un peu avant de remonter en puissance.

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– Qu’est-ce que cela change, dans la vie d’un skieur, d’être monté sur un podium de Coupe du monde?

– En premier lieu, l’attention qu’on lui porte. Je le vois avec les sollicitations, beaucoup plus nombreuses ces derniers jours que d’habitude. J’ai reçu un nombre impressionnant de messages sur les réseaux sociaux ou par SMS, certains resteront malheureusement sans réponse… Cela peut évidemment intéresser davantage de sponsors. Il y a aussi ce que cela change sur la piste. Après mon podium à Kitzbühel, j’entame la deuxième manche de Schladming en sixième position. Je n’ai plus à penser: «Allez, tu es tout près, c’est peut-être la chance de ta vie de monter sur le podium.» Non, je me dis: «Tu sais faire.» Clairement, j’ai skié avec un poids en moins. C’est en partie ce qui doit faire la force de Hirscher et Kristoffersen: ils n’ont plus rien à prouver à personne.

– Pourquoi sont-ils intouchables?

– C’est dur à dire. Mentalement, ils ont ce petit truc en plus qui leur permet de prendre des risques que les autres se refusent, et cela passe tout le temps. Je n’ai pas de complexe vis-à-vis d’eux, mais nous, les autres skieurs, voyons bien ce qu’ils font mieux que nous techniquement. A Schladming, j’aurais pu réaliser les deux meilleures manches de ma vie que je serais quand même resté derrière.

– Chez les dames, Mikaela Shiffrin exerce le même genre de domination en slalom. Pourquoi cela n’arrive-t-il pas dans les disciplines de vitesse?

– Cela tient beaucoup au format en deux manches. Marcel Hirscher peut rater sa première manche, terminer cinquième, et encore gagner en se ressaisissant lors de la seconde. En descente, tout se joue en une fois. Cela laisse plus de place aux surprises, au mec qui réussit la course de sa vie. Cette année, à Kitzbühel, Thomas Dressen bat Beat Feuz. Si les deux remontent pour une deuxième manche, je ne suis vraiment pas sûr que l’Allemand reste en tête. Le ski alpin tient sa beauté de tout ça, des belles deuxièmes manches des disciplines techniques et de l’incertitude de la vitesse.

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– Et que pensez-vous des «city events», comme celui qui vous attend mardi à Stockholm?

– C’est une bonne porte d’entrée au ski alpin pour des gens qui ne le connaissent pas. Le format homme contre homme est compréhensible, spectaculaire et sympa à disputer. Mais actuellement, il y a un problème avec ces courses parallèles. Elles comptent pour le globe de cristal du slalom alors que ce n’est pas du slalom – ce ne sont pas les mêmes piquets qui sont utilisés, ni le même format de course – et seuls les mieux classés peuvent participer. C’est injuste car cela leur donne des points supplémentaires sans que les autres puissent rien faire.

– Que faire, alors?

– Etablir un classement à part avec les résultats des compétitions parallèles, car vraiment cela n’a rien à voir avec du slalom, et permettre à tout le monde de participer via des qualifications organisées le matin, ou un autre système. Là, cela deviendrait intéressant. Pour l’heure, ce sont juste des exhibitions auxquelles on donne du poids dans les classements officiels.

– Parallèlement à ces épreuves à la mode, le combiné alpin risque de disparaître. Certains le regrettent…

– Oui, c’est dommage. Le combiné est une belle discipline, mais actuellement seules deux épreuves sont programmées chaque année. C’est insuffisant pour que qui que ce soit s’y entraîne spécifiquement, cela représenterait trop d’investissement pour si peu de courses. S’il y en avait quatre ou cinq, je me poserais la question de les faire. Mais en l’état, cela ne vaut pas la peine.


Daniel Yule en dates

1993 Naissance à Martigny de parents britanniques.

2008 En juniors, trois titres de champion suisse et deux de champion britannique.

2012 Première apparition en Coupe du monde.

2014 Titre en Coupe d’Europe de slalom.

2018 Premiers podiums en Coupe du monde.