Ironman

Daniela Ryf, million dollar baby

En apothéose d'une saison parfaite, la Soleuroise a remporté l'ironman d'Hawaï avec une aisance déconcertante. Elle marche sur les traces des plus grandes, tant les spécialistes peinent à voir qui pourra la battre ces prochaines années.

«Elle peut gagner cette course les dix prochaines années.» Elle, c'est Daniela Ryf, devenue championne du monde d'ironman à Hawaï le week-end dernier. Quant à la citation, elle est signée Natascha Badmann, six fois victorieuse à Kailua-Kona entre 1998 et 2005. Elle joint sa voix enthousiaste au concert de spécialistes qui prêtent à la Soleuroise de 28 ans le potentiel nécessaire à marquer l'histoire de sa discipline.

Le record du nombre de succès à Hawaï? Huit, détenu par Paula Newby-Fraser et réalisé entre 1986 et 1996. Daniela Ryf est dans les temps. Le record du parcours? 8h52, signé Mirinda Carfrae en 2013. Daniela Ryf n'en était qu'à cinq minutes et elle aurait pu s'en approcher encore plus si les conditions avaient été plus favorables. Le record du monde de la distance? 8h18, établi par Chrissie Wellington en 2011. «Un jour ou l'autre, j'aimerais m'y attaquer», promettait Daniela Ryf, en juillet, dans L'Illustré.

Un très relatif échec

Depuis qu'elle a abandonné le format olympique du triathlon (1500 mètres de natation, 40 kilomètres de vélo, 10 kilomètres de course à pied) pour le menu gros mangeur qu'est l'ironman (3,8 kilomètres de natation, 180 kilomètres de vélo, 42 kilomètres à pied), Daniela Ryf gagne toujours. Enfin, à une exception près: l'an dernier, elle a manqué de devenir la deuxième athlète de l'histoire, après Chrissie Wellington, à s'imposer à Hawaï lors de sa première participation. Elle a terminé deuxième, à deux minutes de Mirinda Carfrae, qui ne l'a doublée que dans les dix derniers kilomètres du marathon. A part ce très relatif échec, elle a toujours franchi la ligne d'arrivée en tête, en ironman comme en «70.3», la demi-distance, dont elle a aussi remporté les Mondiaux en août, en Autriche.

Dans ce contexte, sa victoire à Hawaï n'a surpris personne. Mais elle émerveille tout le monde. «Pour moi, elle était clairement favorite. La surprise aurait été qu'elle ne gagne pas, en fait. Elle est tellement dominante. Elle a terminé avec treize minutes d'avance sur la deuxième. En six victoires, cela ne m'est jamais arrivé», applaudit, fair-play, Natascha Badmann. «On s'attendait à son succès. Cette année, elle n'arrête pas de s'imposer avec une facilité déconcertante», souffle François Willen, chef du sport d'élite à Swiss Triathlon. Cet été, Daniela Ryf elle-même ne se drapait pas dans de la fausse modestie: «Je suis presque sûre de gagner, cette année.»

Un choix de carrière

Qu'est-ce qui conduit à l'avènement d'une telle championne? «Elle m'a l'air extraordinairement focalisée sur son but et elle s'entraîne dur. Beaucoup plus dur que je ne le faisais moi-même», estime Natascha Badmann. Au-delà du travail, il y a un choix de carrière fort. Septième aux Jeux olympiques de Pékin, quarantième à Londres, Daniela Ryf a explosé au niveau mondial en 2013, en se tournant vers les longues distances, où son profil a tout de suite fait des malheurs. «Sur le format olympique, il est impératif de sortir de l'eau très rapidement pour figurer dans un bon peloton cycliste, indique François Willen. Or, comme la natation était sa moins bonne discipline, elle n'était parfois plus en mesure de faire la différence à vélo, où elle excelle.» Depuis, elle a progressé. Partout. A Hawaï, elle a fini de nager avec les meilleures, en 56 minutes et des poussière, puis elle s'est envolée en selle (neuf minutes de mieux que la deuxième meilleure rouleuse), avant de signer un des meilleurs temps à pied. «Sa grande force, aujourd'hui, c'est qu'elle est très complète», glisse le membre de la Fédération.

Aujourd'hui, aucune spécialiste d'ironman ne semble armée pour faire vaciller le trône de Daniela Ryf. L'ennemi pourrait alors être intérieur (une blessure, une nouvelle définition de ses priorités) ou venir d'ailleurs, c'est-à-dire des distances courtes, comme elle. «Nicola Spirig pourrait sans doute être une rivale sérieuse», avance François Willen. La Zurichoise a remporté le seul ironman auquel elle a participé, à Cozumel (Mexique), mais elle a actuellement une autre guerre à mener: la défense, à Rio, du titre olympique conquis à Londres.

L'appel d'air du Bahreïn

«De manière générale, Daniela Ryf pourrait trouver à qui parler dans le cas où les meilleures triathlètes sur la distance olympique faisait le choix de l'ironman», estime le chef du sport d'élite de la fédération suisse. Une bifurcation pas si fréquente jusqu'ici. Cela pourrait changer: en novembre, le Challenge du Bahreïn, étape finale des Triple Crown Series, sera pour la première fois doté d'une récompense d'un million de dollars. «Il est temps de supporter l'un des sports au développement le plus rapide dans le monde, le triathlon», affirmait le cheikh Nasser ben Hamed Al-Khalifa lors de l'annonce de la nouvelle. Cette année, Daniela Ryf est bien partie pour toucher le jackpot: elle a remporté les deux premières étapes de la compétition, qui propose des distances de semi-ironman.

Arrivée au sommet en deux ans, la Soleuroise va désormais devoir relever le défi d'y rester. «Mon conseil pour elle? Ce serait d'écouter son corps et de continuer à s'entraîner. Rendez-vous compte: avec la marge qu'elle a aujourd'hui, elle peut se contenter de maintenir son niveau pour rester la meilleure», remarque Natascha Badmann. Sur son site internet, l'entraîneur Brett Sutton affirme, lui, que sa protégée peut encore progresser: «Pour moi, Daniela a presque exécuté la performance parfaite (à Hawaï, ndlr), compte tenu du jour et des conditions. Pour autant et même si cela peut être effrayant à lire pour certains, il y a toujours des améliorations à faire. C'était seulement son deuxième Kona et, comme un relatif ironman baby, elle est encore en train d'apprendre et de progresser.»

La Suisse, usine à dames de fer

Avec Natascha Badmann, mais aussi Caroline Steffen, Karin Thürig et désormais Daniela Ryf, la Suisse a offert beaucoup de grandes athlètes à l'ironman. Cela ne doit pas qu'à la capacité tout helvétique d'exceller dans les sports relativement récents (l'histoire de l'ironman ne remonte qu'à la fin des années septante). «Comme le triathlon olympique, c'est une discipline qui nécessite des moyens financiers importants, car le matériel est cher et il faut avoir accès à certaines infrastructures», explique François Willen, chef du sport d'élite à Swiss Triathlon. Les six titres mondiaux de Natascha Badmann, première Européenne à avoir triomphé à Hawaï et toujours en activité à 48 ans, ont aussi dû inspirer des vocations.

Publicité