Tennis

Daniil Medvedev, l’antihéros vous salue bien

On attendait Tsitsipas ou Zverev et c’est finalement lui, l’escogriffe russe, qui a le plus fortement ébranlé la domination du trio Djokovic-Nadal-Federer. Daniil Medvedev est l’homme à suivre, à partir de dimanche aux Masters de Londres et sans doute les saisons suivantes

En six mois, Daniil Medvedev est passé du quatorzième rang mondial à dauphin de l’indéboulonnable trio Djokovic-Nadal-Federer et avec, du statut de Mister Nobody à nouveau héros du circuit. Plus grand monde n’ignore sa trombine espiègle, version émaciée de Quentin Tarantino, qui s’étale en une des magazines sportifs.

Dimanche 27 octobre, à la veille du début du tournoi de Bercy dont il était l’un des prétendants au titre mais où il chuta prématurément, mettant fin à une série de six finales en six tournois, journalistes et photographes faisaient le pied de grue pour passer quelques minutes en tête à tête avec la révélation de la saison. Sweat à capuche rouge épaississant sa frêle silhouette, il s’accommodait de ce petit cirque médiatique, distribuant sourire à chacun et «merci» à la fin. Pendant ce temps, son compatriote Karen Khachanov intéressait trois pelés et deux tondus en conférence de presse malgré son statut de tenant du titre. Les deux hommes ont le même âge (23 ans) mais en termes de charisme, il y a à peu près le même gouffre qu’entre un blobfish et un poisson-clown.

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«L’attitude, la seule chose qui me reste»

Daniil Medvedev renie l’orthodoxie. A l’image proprette de Federer, Nadal et même Djokovic dans sa version aseptisée depuis que le Serbe tient les premiers rôles, le Russe oppose son impudence, sa désinvolture et une bonne dose de sarcasme. «L’attitude, c’est la seule chose qui n’est pas calculée chez moi, c’est presque impossible de contrôler ses émotions. Pour le reste, il n’y a presque rien de spontané dans ma carrière…», répond-il au Monde en français, lui qui a débarqué à dix-huit ans sur la Côte d’Azur. Cinq ans qu’il parfait sa maîtrise de la langue au Elite Tennis Center à Cannes de l’ancien joueur Jean-René Lisnard, qui se veut l’anti-Mouratoglou Academy et autres pépinières à la mode. Coach, préparateur physique, équipementier, raquette, tout ou presque chez lui est «made in France».

Le Russe s’est fait un prénom à New York lors du dernier US Open où il a rapidement été désigné ennemi public numéro un. Une serviette jetée à la figure d’un ramasseur de balle qui croyait bien faire en la lui apportant, un avertissement suivi d’un jet de raquette, et un doigt d’honneur le long de la tempe diffusé au ralenti sur l’écran géant: le show Medvedev a démarré au troisième tour. L’escogriffe de 1,98 m a remis ça en huitième de finale, défiant la foule en levant les bras pour accueillir les sifflets.

Besoin de se nourrir de l’adversité pour se transcender? «Non, pas du tout, c’était juste dû au contexte, réfute-t-il placidement. J’ai fait une faute, le public a commencé à me siffler et je me suis dit «OK tu as été con d’agir ainsi mais tu ne vas pas perdre à cause de ça». A partir de là, j’ai décidé de les considérer comme des adversaires que je devais battre. Sinon bien sûr c’est quand même mieux de les avoir avec soi!»

Docteur Daniil et Mister Medvedev

Docteur Daniil dans la vie, Mister Medvedev sur le court… Sur le circuit juniors, déjà, ses sautes d’humeur étaient légendaires, freinant longtemps son éclosion. Cette année, l’ex-bonnet d’âne a raflé le premier prix de la régularité: six finales consécutives entre juillet et octobre. Le dilettante qui jusqu’au printemps avait la réputation de passer à côté des gros événements, a depuis gagné deux Masters 1000 (Cincinnati, Shanghai), et atteint la finale à Montréal et à l’US Open, où son aplomb a crevé l’écran.

Remonter deux sets à zéro en finale de Grand Chelem face à Nadal, en mettant le Majorquin à genoux – littéralement – dans le cinquième set, il fallait être culotté. Et inspiré. Il le fut jusque dans son discours d’après-match, désopilant malgré la fatigue. Tant et si bien qu’à New York, le vilain se révéla être le héros de la quinzaine.

Parmi les joueurs de la Next Gen, on voyait plutôt un Alexander Zverev ou un Stefanos Tsitsipas s’inviter le premier au festin d’un Grand Chelem. C’est finalement le moins esthète d’entre eux qui nourrit le moins de complexes à prendre la relève. Un coup droit qui froisse les puristes avec sa préparation à la limite du swing, un revers à deux mains quelconque, des frappes très à plat, sans effets particuliers.

Trop grand, trop long, trop tendu

Tout paraît trop grand, trop long, trop tendu et pourtant il met la balle dedans. «Daniil Medvedev is winning ugly but he’s winning a lot», avait efficacement résumé le New York Times dans un titre. Pas de quoi le froisser: «Même moi quand je vois parfois ma technique à la télé je me dis: euh, c’est assez bizarre!»

Pas le plus beau donc, mais le plus efficace cette saison: 59 victoires depuis janvier. C’est six de plus que Djokovic et neuf de plus que Nadal, les numéros un et deux mondiaux (le Serbe a cédé son trône à l’Espagnol le 4 novembre mais pourrait le reprendre à Londres s’il gagne le Masters contre un autre joueur que Nadal). «Le but était de rentrer dans le Top 10. Mais je ne veux pas m’arrêter. Je veux juste voir jusqu’où je peux aller: si c’est numéro un mondial, c’est numéro un. Si je n’y arrive pas, eh bien ça voudra dire que je ne suis pas assez fort.»

Medvedev est un pragmatique. Pour lui, le tennis est un duel, rien de plus. Ce cérébral aime transformer chaque match en partie d’échecs. S’immiscer dans la tête de son adversaire. Et jouer au jeu du chat et de la souris en déployant un jeu de contre agressif. «Plus jeune déjà, je trouvais souvent que j’avais moins d’armes que mon adversaire, donc je devais trouver des parades pour gagner le match. Encore aujourd’hui, je me dis parfois: il frappe plus fort que moi, il sert plus fort que moi… qu’est-ce que je dois faire? Je cherche toujours la solution.»

Fâché avec Tsitsipas

«Un jeu pénible», pour Stan Wawrinka. «Un jeu désordonné mais dans le bon sens», pour Kei Nishikori. Un jeu «très ennuyeux, trop ennuyeux», dixit Stefanos Tsitsipas, qui s’est fait battre par son aîné en demi-finale à Shanghai mi-octobre pour la cinquième fois d’affilée. Les deux hommes sont fâchés depuis le tournoi de Miami en 2018. Medvedev avait reproché une pause toilettes un peu longue au Grec, qui l’avait traité de «Russe de merde» au moment de la poignée de main. «C’est un gosse qui ne sait pas se battre», avait répliqué Medvedev, pas loin d’en venir aux mains.

Il répète qu’il travaille à gommer ses états d’âme sur le court, mais on peut compter sur lui pour garder une part de folie. «J’essaie toujours d’être moi-même. Tout le monde demandait de la nouveauté, moi j’ai décidé de ne pas célébrer mes victoires. Je ne sais pas combien de temps je vais faire ça et si ça va durer toute ma carrière mais pour le moment ça me fait rire.»

Il n’y a que sa maigreur qui inquiète certains observateurs. A New York, il rassura son monde en révélant son péché mignon: la pizza hawaïenne. Hérétique jusqu’au bout de la fourchette.


Federer serein, Nadal incertain

A Londres, Roger Federer participera pour la dix-septième fois aux Masters. Le Bâlois figure dans le groupe «Björn Borg» avec le Serbe Novak Djokovic, l’Italien Matteo Berettini et l’Autrichien Dominic Thiem, qui sera son premier adversaire dimanche soir (21h). Le groupe dit «Andre Agassi» verra s’affronter lundi Daniil Medvedev et le Grec Stefanos Tsitsipas, puis l’Espagnol Rafael Nadal et l’Allemand Alexander Zverev, le tenant du titre.

Blessé aux abdominaux (il avait déclaré forfait avant sa demi-finale à Bercy), Rafael Nadal est présent à Londres mais toujours incertain. S’il devait renoncer, son compatriote Roberto Bautista Agut le remplacerait au pied levé. Outre la place finale de numéro un mondial cette saison, Nadal viendra chercher sous le toit de l’O2 Arena une première victoire aux Masters, le seul grand titre manquant à sa collection. Cette incongruité s’explique par deux raisons: la surface, indoors, qui le désavantage par rapport à Federer et Nadal, et la date, toujours en fin de saison, qu’il finit très souvent blessé. Qualifié quinze fois, il n’a pu y prendre part que huit fois. (LT)

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