Ils ont marqué des buts, gagné des titres et fait vibrer la foule. Mais un jour, les projecteurs s'éteignent et la vie continue. Et si la reconversion était le plus grand des défis pour un(e) athlète?

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En apparence, il n’a pas changé mais, assez vite, on découvrira que les apparences sont parfois trompeuses et que, surtout, elles ne l’intéressent plus. Dano Halsall conserve toujours ce crâne luisant et ces biceps saillants qui en faisaient un candidat idéal pour des spots publicitaires de Mr. Propre et une figure du sport suisse des années 1980. Sous le bronzage doré et le sourire émail, le Genevois mène un combat intérieur qu’il explique mais sur lequel il ne souhaite pas s’étendre. Entre autres soucis de santé, il admet un mal de dos chronique, en partie consécutif à de trop violents efforts répétés sur les plots de départ. Son point fort est devenu sa faiblesse.

Son autre atout, bien au-delà de sa carrière d’athlète, a longtemps été un mental à toute épreuve, une confiance, une capacité jamais prise en défaut à toujours aller de l’avant, à oser, à entreprendre, sans rien attendre de la société, au contraire de beaucoup de sportifs. Cette arme-là aussi s’est émoussée. Alors cette semaine, sur son profil Facebook qu’il ne nourrit presque plus, Dano Halsall a pour la première fois demandé quelque chose: «Je suis à la recherche d’un nouveau challenge professionnel à minimum 50%, écrit-il. Relations publiques, représentation, communication, marketing, promotion, ventes, image, transmission… Merci de me contacter en privé.»

«J’ai envie de faire quelque chose qui aurait du sens, où je me sentirais utile, où tout mon parcours sportif et professionnel servirait à d’autres et prendrait toute sa signification, explique-t-il. Travailler avec une petite équipe me plairait beaucoup. J’ai toujours des factures à payer mais j’arrive à un âge où on ne veut pas juste gagner sa vie. En fait, j’ai plus envie de donner que de prendre.»

Etrange époque

Après sa carrière de nageur, le spécialiste du crawl a pas mal papillonné. «J’ai beaucoup travaillé dans le fitness et le bien-être. Il y a huit ans, je me suis lancé dans l’immobilier, un peu par facilité. On est indépendant, on s’organise comme on veut. Mais on n’a aussi personne avec qui échanger, personne avec qui fêter une réussite. Je n’y ai pas fait beaucoup de belles rencontres.» Aujourd’hui, il garde son agence et quelques mandats mais rêve d’un virage à 180 degrés. «J’admire les gens qui ont la vocation, comme Phil Collins, dont j’étais un proche. Lui a découvert la batterie à 3 ans et cet instrument l’a accompagné toute sa vie. Je n’ai jamais connu ça, je suis un touche-à-tout. Quand tout va bien, c’est une richesse, mais lorsque cela va moins bien, je me le reproche.»

Flottant entre deux eaux, Dano Halsall observe le monde sans toujours le comprendre. «La phase que je traverse me fait me poser beaucoup de questions sur notre époque qui, loin de nous connecter, nous déconnecte.» Il regarde son facteur qui livre des paquets chaque jour par dizaines, puis en récupère la grande majorité quelques jours plus tard («Je sais que des femmes commandent pour une soirée une robe qu’elles n’ont pas les moyens de s’offrir et la renvoient le lendemain…») Il voit son fils s’enthousiasmer des dizaines de millions de vues de la dernière vidéo de son groupe de rap préféré et se souvient qu’Akhenaton et Shurik’n, ses amis d’IAM, lui ont expliqué comment des sociétés en faisaient le commerce auprès des artistes. Il s’étonne qu’Uber puisse réaliser des milliards de pertes et se développer partout, s’inquiète que l’OMS déclare que la dépression sera «le mal le plus invalidant à partir de 2020», s’insurge que sa maman, 80 ans, ne puisse plus rien faire par elle-même «parce qu’elle n’a ni adresse e-mail ni téléphone portable». Il s’entend aussi lui-même. «Je revois mes parents lorsque j’étais jeune et je me dis que je suis en train de devenir vieux. Mais il y a une différence: aujourd’hui, on célèbre les gens non pas pour ce qu’ils font mais pour ce qu’ils montrent. Je maîtrise la technologie moderne mais je ne comprends pas ce qu’on en fait, ni vers où elle nous mène.»

Le bassin, cette corvée

Sa petite annonce lui a déjà valu pas mal de retours. «Je conserve une notoriété qui m’étonne», avoue-t-il, vingt-sept ans après l’arrêt de sa carrière. Il l’explique par «un bon capital sympathie». Mais Dano Halsall, c’est aussi un nom, un physique et un look qui, dans les années 1980, sortaient assez largement de l’ordinaire. «Mon père est Jamaïcain, très balèze, très noir de peau, alors que moi, au sortir de l’hiver, je suis juste un peu mat. J’ai les cheveux frisés mais ça ne se voit plus.» Sa calvitie a toute une histoire. «Lorsque j’établis mon record du monde à Bellinzone, je porte un bonnet de bain ultra-serré. Je détestais mais c’était ça ou se raser le crâne. En 1988, en prévision des Jeux de Séoul, Boris Acquadro me fait couper les cheveux en direct à la télévision. Cela a marqué les gens.»

Enchaîner les longueurs de bassin n’est pas un plaisir. Je dis volontiers que ça ne l’a jamais été, que je prenais surtout du plaisir dans le fait que j’étais doué et que je gagnais

Dano Halsall

La natation? Les médias romands l’ont sollicité le mois dernier lorsque le Genevois Jérémy Desplanches est devenu vice-champion du monde, comme lui en 1986. Mais il ne regarde plus les compétitions et nage le moins possible. «Je me suis un peu remis à l’eau cet été, mais franchement c’est une corvée. Enchaîner les longueurs de bassin n’est pas un plaisir. Je dis volontiers que ça ne l’a jamais été, que je prenais surtout du plaisir dans le fait que j’étais doué et que je gagnais. J’avais une admiration énorme pour mes copains d’entraînement qui se tapaient les mêmes sacrifices que moi sans en avoir la récompense.»

Certains, cependant, étaient tout aussi doués, les Théo David, Patrick Ferland, Etienne Dagon. Une génération spontanée qui brillera aux Jeux olympiques de Los Angeles: médaille de bronze sur 200 m brasse pour Dagon, cinquième place dans le relais 4 x 100 m 4 nages pour le quatuor. Ils sont toujours en contact via un groupe WhatsApp, se voient régulièrement. «On parle de notre vie au village olympique, des virées dans les hôtels, des filles qu’on draguait, de tout sauf de nos courses.» Malgré ses 86 titres de champion de Suisse et 92 records nationaux, il assure «que ce qui reste, ce dont on se souvient, ce sont toujours les moments de partage, jamais les médailles».

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