«Quand j'ai franchi la ligne d'arrivée, il y avait un tel silence que j'ai bien cru que j'avais fait quelque chose de mal.» L'Américain Daron Rahlves n'en revient pas encore du choc qu'il a provoqué en remportant, mardi, devant les Autrichiens Stephan Eberharter et Hermann Maier, le super-G des championnats du monde de ski alpin. Lorsque le chrono du natif de Walnut Creek, près de San Francisco, s'est affiché sur le tableau géant posé dans l'aire d'arrivée, c'est un peu comme si un joyeux plaisantin avait retiré la prise et que toute la station autrichienne de St. Anton s'était éteinte d'un coup. Qu'elle était devenue muette.

Il est vrai qu'en s'imposant, Daron Rahlves a commis un crime de lèse-majesté sous le regard de 22 000 spectateurs entièrement acquis à la cause des représentants de l'Aigle. «S'il y a un titre qui ne peut pas nous échapper ici, c'est bien celui du super-G masculin», nous confiait ainsi, quelques instants avant la course, Franz, un jeune menuisier tyrolien de 21 ans. Il avait tort, mais ne le savait pas encore. Il ne mesurait pas que, sur une épreuve d'un jour – l'histoire l'a pourtant prouvé – tout peut se passer. Et que donc un petit Américain au palmarès guère étoffé jusqu'ici (deux victoires en Coupe du monde à ce jour, obtenues l'hiver dernier, à 24 heures d'intervalle, sur la piste norvégienne de Kvitfjell) pouvait parfaitement venir amener à la raison une équipe masculine d'Autriche quasi invincible depuis trois ans dans cette discipline (lire nos éditions du 30 janvier).

Si on le laissait faire, Daron Rahlves s'excuserait presque d'avoir gagné. Les raisons de sa gêne? Lui et ses camarades de l'équipe des Etats-Unis s'entraînent avec les Autrichiens. Candide, Rahlves glissera même, quelques minutes après son triomphe: «Nous avons beaucoup appris en les observant. Ils ont une approche très professionnelle de la compétition. Ils parviennent à alterner sans problème courses et moments de détente, évacuant ainsi tout stress. C'est peut-être cela le secret de leur réussite.»

Copiste génial, Daron Rahlves? Non, plus simplement un athlète qui a compris que ses partenaires d'entraînement ne sont pas des machines à gagner. Qu'ils sont faillibles et qu'il s'agit d'être prêt en tout temps à saisir sa chance. «Ce matin (hier), en me levant, je me sentais fatigué. Je n'étais pas bien. J'ai quand même réussi à me motiver, à me dire: «Retrouve les sensations que tu avais à Kitzbühel (n.d.l.r.: l'Américain a pris la 3e place de la descente, son seul podium cette saison en Coupe du monde). Skie sans pression.» Je me suis élancé sur le tracé avec cet état d'esprit. Et vous connaissez le résultat…»

Daron Rahlves, qui aura 28 ans le 12 juin prochain, est né en bordure du Pacifique. Il vit aujourd'hui à Sugar Bowl, en Californie. Son père – qui est agent immobilier et fut recordman du monde de saut en ski nautique – l'a mis tout petit sur les lattes, lors de vacances passées dans le Colorado. «Je regrette que mes parents n'aient pu venir à St. Anton, confie le nouveau champion du monde, mais mon père participe ces jours-ci au Rodéo de Sun City, l'un des plus importants des Etats-Unis. Sa spécialité? Attraper des veaux au lasso, puis les immobiliser le plus rapidement possible.»

Avant d'être un skieur de haut niveau, Daron Rahlves, fiancé à Michelle, une snowboardeuse de 25 ans, a goûté au motocross qu'il pratique encore de temps à autre. Il a également été champion du monde de jet-ski. C'était en 1993. «J'ai toujours aimé la vitesse et tout ce qui procure des montées d'adrénaline», explique-t-il. S'il a abandonné sa première passion, l'eau, pour la neige et une discipline «où le challenge à relever était plus intéressant», l'Américain, dont la première apparition en Coupe du monde de ski alpin remonte à 1995, n'en a pas moins longtemps douté d'avoir effectué le bon choix. «En ski, confiait-il l'an dernier à L'Equipe, les résultats tardaient à venir et je désespérais d'atteindre mon objectif: un titre olympique, seule véritable reconnaissance sportive aux yeux du public américain.»

Aujourd'hui, Daron Rahlves sait qu'il a eu raison de persévérer, malgré une hanche droite disloquée à deux reprises (1996 et 1998). «Je suis champion du monde, répète-t-il. Et j'ai obtenu ce titre en Autriche, la meilleure nation actuelle en ski alpin. Vous vous rendez compte?» Nous oui, mais nous ne sommes pas certains que ce soit le cas de l'équipe d'Autriche et de ses milliers de supporters complètement incrédules et abattus.