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David Lappartient, président de l’Union cycliste internationale, à Bergen (Norvège) le 21 septembre 2017.
© Sedrik Nemeth pour Le Temps

Interview 

David Lappartient: «Aujourd’hui, un cycliste peut gagner un grand tour en carburant à l’eau»

Vingt ans après l’affaire Festina, l’Union cycliste internationale travaille encore à restaurer la crédibilité de la petite reine. Mais si le dopage reste un boulet, elle a d’autres atouts à faire valoir, assure son président, David Lappartient: le vélo est redevenu tendance

En cette fin juillet, David Lappartient est un homme pressé. Président de l’Union cycliste internationale depuis septembre 2017, ce Breton de 45 ans jongle entre ses rendez-vous ordinaires, dans son bureau vaudois à Aigle, et de fréquents déplacements aux six coins de l’Hexagone pour suivre le premier Tour de France de son mandat, tout en essayant de ne pas oublier sa commune de Sarzeau, dont il est le maire depuis dix ans.

Très occupé, il prend néanmoins le temps de faire les choses dans les règles de l’art. Cette semaine, il n’a cherché ni à rogner sur l’heure d’entretien accordée au Temps, ni à éluder les questions brûlantes de l’actualité cycliste. L’affaire du contrôle antidopage «anormal» de Chris Froome et sa résolution à quelques jours du départ de la Grande Boucle. L’atmosphère lourde au bord des routes de France. Les rapports de force en coulisses de l’organisation des courses et de la lutte antidopage. Le grand écart entre la mauvaise image du cyclisme de compétition et la tendance de la «culture vélo».

Lire aussi notre éditorial: Le cyclisme mérite plus de soutien que de sifflets

David Lappartient aborde tous les sujets avec l’aisance oratoire de l’édile local habitué à devoir convaincre la population et la confiance du dirigeant qui maîtrise ses dossiers. Le Tour de France qui s’achève, il le sait, lui laissera des souvenirs contrastés. Vingt ans après l’affaire Festina, le cyclisme en est encore à se battre avec le spectre du dopage.

Le Temps: Il y a de bonnes chances pour que Geraint Thomas triomphe dimanche sur les Champs-Elysées. Avec l’équipe Sky, il aura été hué sur les routes françaises. Qu’est-ce que cela vous inspire?

Il n’est jamais agréable, en tant que dirigeant d’un sport, de voir le vainqueur de l’épreuve la plus prestigieuse se faire siffler. Même si en l’occurrence Chris Froome a davantage été hué que Geraint Thomas, ce n’est ni beau, ni sain. Mais personne ne peut dicter sa conduite au public. Il fait ce qu’il veut. Et les sifflets n’ont jamais tué personne. C’est plus embêtant lorsque des gens s’en prennent physiquement aux coureurs.

Les coups de poing aux cyclistes, cela existait déjà du temps d’Eddy Merckx…

Sur le Tour de France, il y a 10 à 12 millions de spectateurs au bord des routes. Que dans le lot il y ait deux ou trois abrutis, statistiquement, c’est inévitable. Heureusement, ces comportements restent très marginaux. Nous ferons une analyse détaillée pour voir s’il y avait mieux à faire en matière de sécurité, mais il faut se rendre compte que la Grande Boucle mobilise 10% des effectifs de la Gendarmerie nationale, soit 10 000 hommes, sans compter ceux des autres services des forces de l’ordre. C’est considérable.

A un moment donné, mettre des barrières sur tous les cols, ce n’est pas faisable matériellement. Cela dit, il faut reconnaître qu’il règne cette année sur le Tour de France une atmosphère pesante…

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Comment se manifeste-t-elle?

Ce n’est pas vraiment tangible. C’est dans l’air, dans les discussions que vous avez avec les suiveurs… Il n’y a ni la même fraîcheur, ni le même engouement que d’habitude. Il y a eu plusieurs choses: une manifestation d’agriculteurs virulents, la chute de Vincenzo Nibali dans l’Alpe d’Huez… En s’accumulant, ces incidents plombent l’ambiance. C’est classique: quand un Tour de France part mal, il ne va pas en s’arrangeant.

En clôturant la procédure liée à son contrôle antidopage «anormal», l’UCI a pris la décision qu’elle avait à prendre

Ce Tour de France est mal parti à cause de l’affaire Chris Froome?

Oui. En clôturant la procédure liée à son contrôle antidopage «anormal», l’Union cycliste internationale a pris la décision qu’elle avait à prendre. Elle l’a basée sur des critères cartésiens, juridiques, sur une prise de position de l’Agence mondiale antidopage. Mais moi qui suis élu local, je sais parfaitement qu’il y a d’un côté les faits tels qu’ils sont, et de l’autre les faits tels qu’ils sont perçus par le public. Or, parfois, cette perception est à l’opposé de la réalité.

Pourquoi la décision de laisser Froome prendre le départ de la course a-t-elle été mal reçue par les amateurs de cyclisme?

Question de timing. Pendant des mois, il ne s’est rien passé et là, subitement, la décision tombe à quatre jours du départ du Tour. En plus, la veille de notre annonce selon laquelle Chris Froome est hors de cause, ASO [Amaury Sport Organisation, l’entreprise qui organise le Tour de France] l’avait récusé. Que se dit le spectateur lambda? Que le Tour de France essaie de faire le job, de punir les tricheurs, tandis que les institutions – l’Agence mondiale antidopage et l’Union cycliste internationale – plient face à l’équipe Sky.

Or, au moment où la société ASO dévoile son intention de ne pas autoriser Chris Froome à participer au Tour, elle sait que nous nous apprêtons à rendre notre verdict, car nous l’en avions informée. Mais elle communique malgré tout. Manœuvre fortuite ou intentionnelle, on ne le saura jamais. Mais elle nous met en difficulté, car l’UCI passe pour le méchant de l’histoire, en blanchissant un coureur qu’un organisateur de course était prêt à exclure.

N’aurait-il pas été préférable, pour l’image du cyclisme, que Chris Froome soit sanctionné?

L’UCI en aurait été plus populaire, c’est certain. Mais, au risque de décevoir les supporters, une fédération internationale ne peut pas condamner un innocent. Or, là, que s’est-il passé? L’Agence mondiale antidopage, qui d’habitude n’intervient jamais en première instance mais en appel, a bouleversé ses habitudes pour nous écrire que le cas de Chris Froome ne constituait pas une violation des règles antidopage. Que l’affaire était classée. A ce stade, nous n’avions pas d’autre choix que de suivre. L’UCI ne va pas sanctionner un cycliste pour soigner son image.

Le budget de fonctionnement de la Sky est presque aussi élevé que ceux de l’UCI ou de l’AMA. Comment gérer une fédération quand une équipe est aussi puissante?

Cette équipe a beaucoup de moyens, c’est clair. Cela lui permet de payer beaucoup d’experts pour investiguer sur un cas, pour trouver la faille. Mais cette capacité à bien se défendre ne s’inscrit pas dans un rapport de force avec l’UCI. Ce qui a compté, dans l’affaire Froome, c’est la force des éléments apportés au dossier, tout simplement. J’ajouterais que si la Sky a un excellent avocat, c’est également le cas de l’UCI.

Après, il y a la question des risques encourus. Si, ayant en notre possession des conclusions de l’AMA affirmant que Chris Froome n’avait pas contrevenu aux règles, nous nous étions obstinés à le sanctionner, nous nous serions exposés. L’AMA a-t-elle, de son côté, été effrayée par cette affaire? Ce n’est pas à moi qu’il faut poser la question.

De votre point de vue, le budget de l’Agence mondiale antidopage est-il insuffisant?

C’est un vrai sujet. L’AMA a un budget de 50 millions d’euros, l’UCI de 40, la Sky de 35. C’est homogène. L’Agence mondiale antidopage a-t-elle les reins suffisamment solides, de manière générale et pas uniquement dans ce cas de figure, pour travailler? Dans le cas d’un athlète qui se fait attraper avec dans le sang une dose de cheval d’EPO, pas de souci. Mais sur des substances plus compliquées, où les résultats de tests peuvent être contestés… Oui, la question se pose.

Aujourd’hui, nous avons un sport propre. Pas à 100%, ce qui est une utopie, mais par rapport à il y a vingt ans, nous voyons maintenant du vrai vélo

En 2018, le cyclisme vit-il toujours dans une ère post-Festina?

Aujourd’hui, nous avons un sport propre. Pas à 100%, ce qui est une utopie, mais par rapport à il y a vingt ans, nous voyons maintenant du vrai vélo. Regardez les têtes des coureurs à l’arrivée des étapes: ils sont au bout du rouleau. Parce qu’un cycliste peut désormais gagner un grand tour en carburant à l’eau. En 1998, ce n’était pas possible. Mais il reste une vulnérabilité: quand un scandale frappe le meilleur coureur de sa génération, forcément, ce ne sont pas les progrès de la lutte contre le dopage que l’on retient.

C’est pour cette raison que vous vous êtes engagé si fortement contre le dopage mécanique dès votre élection?

Oui, car alors qu’on a balayé devant notre porte en matière de dopage «traditionnel», ce serait terrible que le public en vienne à se dire que, désormais, ce sont les vélos qui sont dopés… Nous voulions éviter le scandale. Quand je suis arrivé à la tête de l’UCI, il y avait beaucoup de rumeurs. Nous avons fait le nécessaire pour les éteindre. Aujourd’hui, le moteur n’est plus un sujet dans le cyclisme professionnel.

Le public, qui n’est jamais content, n’aime pas beaucoup la domination de l’équipe Sky. Le comprenez-vous?

Il y a trois éléments pour expliquer cette défiance, à défaut de la justifier bien sûr. D’abord, je l’ai déjà dit et cela ne me vaut pas que des amitiés, la Sky traîne une série d’affaires internes: les fameux jiffy bags, les déclarations de l’ancien entraîneur Shane Sutton sur la manière d’amener un coureur à être à 100% en bricolant, l’enquête parlementaire britannique… Tout cela laisse des traces.

Ensuite, il y a bien sûr l’affaire Froome, qui donne l’impression au grand public que les institutions se sont couchées devant l’équipe, même si ce n’est pas le cas. Enfin, il y a la manière dont l’équipe court. Elle gagne, donc elle aurait tort de faire autrement, mais le public réfléchit différemment, il veut du spectacle. La Sky, c’est comme une équipe de football qui joue de manière très réaliste, mais sans faire vibrer ses fans…

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Vous avez un exemple précis en tête?

La première mi-temps de la France lors de la finale de la Coupe du monde, c’est un hold-up! Les Bleus n’alignent pas deux passes contre des Croates qui jouent magnifiquement bien. Mais le sang-froid et le pragmatisme font la différence. Cela dit, ces trucs-là, ça ne déchaîne pas les foules. La Sky gagne, donc elle a raison. Mais quand le téléspectateur voit les huit coureurs de l’équipe dicter l’allure et verrouiller la course, ils hésitent à zapper pour regarder un feuilleton. A ce niveau, la balle est dans notre camp: il appartient à l’UCI de faire en sorte que ses courses soient attractives.

Cette année, vous avez réduit la taille des équipes de neuf à huit coureurs…

Il faudrait aller plus loin avec une réduction à six, je pense, pour que la mesure soit vraiment efficace. A sept, une équipe comme la Sky tient encore une course. A six, moins le leader, cela ne fait que cinq gars pour rouler, ils se fatigueraient un peu plus. En parallèle, il faudrait peut-être davantage d’équipes, pour avoir des pelotons de taille respectable. Nous allons lancer une étude d’attractivité, car il y a de multiples aspects à considérer. Faut-il interdire les oreillettes qui tuent la prise d’initiative et les capteurs de puissance qui placent les coureurs sur monitoring? Faut-il repenser le format des étapes? Nous devons tout analyser.

Nous avons un département complet qui travaille sur la transition entre se déplacer à vélo et faire de la compétition. Il faut réussir à lier le tout

Pensez-vous à instaurer une sorte de fair-play financier?

Je suis contre un salary cap individuel. Si une équipe veut payer un coureur 8 millions d’euros annuels, pas de problème. Mais je pense que nous pourrions réguler la masse salariale globale des équipes, pour équilibrer les forces. Car aujourd’hui, on se rend compte que la Sky possède Geraint Thomas, Chris Froome et Egal Bernal, soit trois coureurs qui pourraient faire premier, deuxième et troisième du Tour de France. Or, l’intérêt du cyclisme est que les meilleurs soient dans différentes équipes. C’est d’ailleurs ce qui fait la force du Giro. Comme les meilleurs équipiers sont au repos en vue du Tour de France, les leaders sont moins bien entourés et se retrouvent vite à s’expliquer entre eux.

Le Tour de France a pris une importance sans commune mesure avec les autres épreuves cyclistes. Est-ce une préoccupation?

Il ne faut surtout pas chercher à réduire l’attrait du Tour, qui représente un immense atout pour le cyclisme. La question à se poser, c’est comment faire pour mieux vendre le Giro, une épreuve fantastique qui est par exemple difficile à suivre des Etats-Unis, ou les classiques. Paris-Roubaix et le Tour des Flandres, c’est magnifique! Ce sont les courses qui véhiculent le plus d’engouement, car on ne peut pas écrire le scénario à l’avance. Comment leur donner la résonance qu’elles méritent?

Ce sont les questions que toutes les disciplines se posent: comment conquérir le monde, comment gagner de nouveaux marchés…

Notre avantage par rapport à beaucoup d’entre elles, c’est que l’épreuve mondialisée, nous l’avons avec le Tour de France. Il est diffusé dans 190 pays, il représente entre 3,5 et 4 milliards d’audience cumulée. Nous devons nous en servir pour nous développer partout. En Amérique du Sud, où la popularité du cyclisme est incroyable. En Afrique, où nous voulons organiser des championnats du monde. En Chine, où l’on nous a fait savoir que le plan était de faire du cyclisme l’un des principaux sports. Mais la Chine ne compte aujourd’hui que 2800 licenciés, quatre fois moins qu’en Bretagne… Tout cela ne se fait pas en deux ans. Ici, à Aigle, nous formons les athlètes de petites nations du cyclisme, pour petit à petit implanter la culture du vélo.

Comment passe-t-on du vélo au cyclisme?

Le vélo comme moyen de transport est de plus en plus populaire. Nous avons un département complet, à l’UCI, qui travaille sur la transition entre se déplacer à vélo et faire de la compétition. Cela passe par une étape intermédiaire: le vélo en tant que loisir, pour faire des sorties le week-end entre amis, ou lors d’événements cyclo-sportifs. Moyen de transport, loisir, compétition: il faut réussir à lier le tout.

Le vélo a été has been pendant un certain temps, le revoilà tendance. Pour moi, cela va au-delà de l’effet de mode. C’est une tendance de fond

Aujourd’hui, il existe une culture du vélo, qui se propage même parmi les décideurs, pour qui «cycling is the new golf»…

Yes, and that’s a reality. A titre personnel, j’ai recommencé à rouler pour pouvoir discuter, y compris de business, avec certains décideurs. Le vélo a été has been pendant un certain temps, le revoilà tendance. Il y a une mode vestimentaire liée au cyclisme, des bike shops, des bike coffees… Pour moi, cela va au-delà de l’effet de mode. C’est une tendance de fond, qui s’illustre aussi par le grand nombre de femmes qui se mettent à rouler alors que c’était par le passé une activité très masculine. Aujourd’hui, les gens font attention à leur ligne, soignent leur bien-être et, comme à 40 ans ils ne peuvent plus courir car leurs rotules souffrent, ils se mettent au vélo.

Cette image du cool absolu tranche avec la mauvaise image du sport de compétition.

Pour trouver des scandales, il faut reconnaître que le cyclisme est un bon filon. Et quand on a trouvé un bon filon, on l’exploite, on n’en cherche pas un autre… Et l’affaire Froome a encore nourri cette veine.

Depuis dix ans, le cyclisme est objectivement le sport qui lutte le plus sincèrement contre le dopage. Sa mauvaise image est-elle injuste?

L’UCI consacre 25% de son budget à la lutte contre le dopage, c’est-à-dire quelque 10 millions d’euros par an. Certaines fédérations internationales y dédient 50 000 euros. Nous, on cherche, on trouve et on sanctionne. On va toujours plus loin. Un exemple: le Tramadol. C’est un véritable produit dopant puisqu’il repousse le seuil de tolérance de la douleur, mais il n’est pas sur la liste des produits interdits par l’AMA. Nous avons décidé de l’interdire, pour des raisons de sécurité. Quand vous prenez ce produit, vous ne pouvez pas conduire une voiture, alors qu’est-ce qui justifierait que vous puissiez faire du vélo en compétition? C’est dangereux.

Bref: nous allons interdire le Tramadol, nous allons le rechercher lors des contrôles, et on risque d’en trouver. Cela créera peut-être un nouveau scandale. Mais la vérité, c’est que nous serons les seuls à traquer l’utilisation de ce produit. Notre passé, qui est devenu notre passif, nous impose d’être à l’avant-garde.


David Lappartient en dates

1973 Naissance à Pontivy, en Bretagne.

1997 Président du Vélo Sport de Rhuys, le club local de Sarzeau.

1998 Obtient son diplôme d’ingénieur des travaux publics.

2008 Elu maire de la commune de Sarzeau. Il sera réélu en 2014.

2009 Président de la Fédération française de cyclisme.

2013 Président de l’Union européenne de cyclisme.

2017 Président de l’Union cycliste internationale.

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