Ça doit être son short. Ou alors son nez. Ou peut-être ce faciès atone, ce front haut, qui transpirent une rigueur crasse. Rien n'y change. David Nalbandian a beau devenir un joueur de haut rang, déployer un tennis d'une propreté impeccable, à Roland-Garros, ses conférences de presse continuent d'attirer une cohorte hagarde et la direction, commerçante, de lui refuser les faveurs du Central. «David n'a eu droit qu'aux courts annexes. Jamais un tournoi n'a manifesté aussi peu d'égard pour un numéro trois mondial», s'offusque Mats Wilander.

L'intérêt est poli, au mieux, mais David Nalbandian ne se pique pas de le susciter. Rien n'y change. Rien n'y changera, d'ailleurs, pas même la perspective d'une énième empoignade avec Roger Federer, demain, en demi-finale, comme au temps des culottes courtes. «Ce sera encore un bon match», confie l'Argentin, leader par six victoires à cinq. «Comment vous sentez-vous?», expédie un journaliste. «Bien.» Convié à élargir la réflexion à son état moral, Nalbandian étaye: «Très bien.» La tactique employée pour battre Davydenko: «Simplement gagner.» De guerre lasse, un novice tente imprudemment: «Pourquoi as-tu jeté ta raquette au quatrième set? Tu étais fâché?» Prise d'un fol espoir, la cantonade guette fébrilement une rebuffade de type «Et ta sœur?» puis, contrite, s'accommode sans mal d'un inexorable: «Parce que j'en avais envie.»

David Nalbandian joue au tennis et, quand bien même il lui serait demandé d'en rendre compte, il ne s'est jamais senti la verve dialectique. C'est un homme de peu de mots, gravement pénétré de son importance, chiche en minauderies et désespoir des échotiers. C'est une bête de somme. C'est un métronome, un distributeur automatique de revers-croisés, une machine à frapper, dans un enchaînement mécanique de gauches-droites qui, à l'usure, poussent l'adversaire dans les cordes, ou à la faute. Cette sobriété inlassable fit perdre beaucoup de matches à Roger Federer et, aussi, ses nerfs de surdoué impétueux. Propre, lisse, systématique. Pas de faiblesses, ou si peu: le revers est imperturbable, le coup droit à peine plus vulnérable, le physique infaillible - à un poignet près - et la lecture du jeu prodigieuse, extrêmement vive et intelligente.

Dans sa vie de grande solitude, les gazetiers lui savent également peu d'incongruités, ou peut-être une seule: les rallyes automobiles. David Nalbandian a délesté son compte en banque pour monter une écurie, «Tango». L'an dernier, il a profité de ses relations parisiennes pour négocier des pistons de courses chez Peugeot France. «Je prépare déjà ma reconversion. J'ai 24 ans et, bientôt, je changerai de voie.»

Dans le même temps, David Nalbandian a accueilli sans joie de figurer parmi les cinquante mâles les plus beaux de la planète, recensés par le magazine People. Il a accueilli avec la même équanimité «le prix citron» que lui ont décerné les journalistes de Roland-Garros, au titre de «joueur le plus antipathique du circuit». En tout état de cause, le sapeur de bonnes volontés avoue peu d'amis dans les vestiaires. Il aime le football, la plongée sous-marine, le rallye, et il y a tissé quelques connivences «plus vraies», comme si lui-même dépareillait avec les aménités damnées et les ego obèses du circuit ATP.

David Nalbandian, dit son entourage, a toujours vécu en équilibre précaire entre deux cultures, entre deux inclinations. Blond à bouclettes en Argentine, il est surnommé «le gringo». Joueur de fond de court, il a cueilli ses victoires sur le ciment, alors que ses racines tennistiques sont profondément ancrées dans la terre battue. Argentin d'origine arménienne, multimillionnaire jailli des masses laborieuses, il dédie sa réussite au grand-père qui, tout juste émigré, avait construit un court de ses propres mains, à sa naissance, dans un préau désaffecté. Jamais David Nalbandian n'a voulu quitter la province de Cordoba, malgré les menaces d'enlèvement sur sa famille.

Le gringo suit sa route, indifférent aux inanités qui l'entourent. Il ne cause pas, ne boit pas, ne fume pas, ne drague pas. Il bosse. Comme tous ses compatriotes, il brandit un physique irréprochable, façonné dans un entraînement de GI. «Les clivages Nord-Sud sont un peu clichés mais, quand les espoirs français hantent les boîtes parisiennes, les Argentins court les tournois, loin de chez eux, avec les économies de leurs parents. Ils ont les crocs», expose un ancien joueur... français.

Dur au mal, David Nalbandian gravit des marches d'escalier au pas de course, simule les gestes de la raquette avec des disques de 10 kilos dans les mains, en soulève 110 au développé-couché, et aligne des traversées de piscine tout habillé, pour augmenter la résistance à l'eau. Seul le mental, chez lui, est suspect. Le gringo n'envisage jamais le tennis en terme de plaisir, de sensations, mais uniquement sous le sceau du combat. Or, il a perdu les plus grands, sauf un. Et que vaut ce Masters braconné l'an dernier, honnêtement, contre un Federer apathique?

Junior, à Wimbledon, David Nalbandian était arrivé en retard pour disputer une demi-finale, et avait subi l'opprobre d'une disqualification. Il a juré de venger le gosse humilié qu'il fut ce jour-là. En 2002, il s'est hissé en finale et, goguenard, a demandé la permission de dormir au stade. Il a perdu sèchement, moins vaincu par la férocité de Lleyton Hewitt que par sa propre fébrilité. Parce qu'au fond, tout au fond, il n'est pas une machine.