Un type, en conférence de presse, demande à Rafael Nadal pourquoi il est tellement plus populaire que Nikolay Davydenko. Surpris, Rafa se justifie en croyant faire de l’humour: «Parce que je suis une star, pas lui. On ne s’improvise pas star, c’est le public qui vous intronise.» Pas si faux. Or, ledit public a décidé depuis longtemps, depuis dix ans que Davydenko arpente le circuit professionnel, que le Russe d’origine ukrainienne – il naquit à Severodonetsk, patronyme prédestiné, le 2 juin 1981 – était définitivement indigne de son intérêt, fadasse, et, pourquoi ne pas le dire, affublé d’une tronche à faire peur aux gosses.

Il est vrai que Davydenko, traits émaciés, yeux exorbités par la fatigue, crâne rasé, dégaine de squelette ambulant, pourrait fort bien interpréter le rôle vedette dans un film de zombies signé George A. Romero. Sauf que tout cela n’est qu’apparence, fausse image colportée sur la base de son allure disgracieuse. Un peu, toute proportion réservée, façon Quasimodo dans Notre-Dame de Paris.

Parce que, figurez-vous, «l’homme que l’on ne peut plus ignorer», selon l’expression idoine du quotidien The Age, se révèle rigolo, voire fantasque une fois terminé son dur labeur sur le court. Dur est l’épithète qui convient pour situer le 8e de finale de la tête de série No 6, lundi, contre le roc espagnol Fernando Verdasco (No 9): 6-2 7-5 4-6 6-7 (5/7) 6-3 en 3h57’, son marathon à lui pour obtenir le droit de défier Roger Federer mercredi en quart de finale (lire ici).

Une fois le pensum mené à chef, «Niko» déroule devant la presse. Boit-il de la vodka? «Oui, mais jamais sans une larme de Red Bull, boisson énergisante.» Son épouse Irina aime-t-elle le coacher? «Oui, mais ailleurs que sur un court.» Désire-t-il des enfants? «Oui, mais pas avant d’avoir amassé assez d’argent dans ma carrière afin de leur exposer pour quelle raison je gagne ma vie sans travailler.» Pourquoi parle-t-il tout le temps d’argent? «Je suis Russe, et les Russes passent leur existence à parler de fric.»

Puis, soudain: «Dites, les gars, vous n’évoquez que ma vie privée, pas mon tennis. Vous me prenez pour Paris Hilton?»

L’auditoire en vient donc à des thèmes plus proches du filet. Avec des réponses du même acabit... «J’ai été tellement mauvais au tie-break du 4e set que j’avais envie de m’en aller. Je me sens très éprouvé à l’issue de ces cinq sets [intox?]. Ma chance, c’est que Verdasco s’est montré costaud sur le plan physique, cependant bien moins fort que moi mentalement. La preuve, ses 20 doubles fautes. En fait je me crois capable de vaincre n’importe qui. Sauf que ce court central bondé de nuit me gêne un brin. Je préfère jouer de jour sur les terrains annexes mais pas trop éloignés, car je déteste marcher en portant mon matériel.»

Ainsi s’épanchait Nikolay Davydenko. Ajoutant, à l’attention d’un curieux qui évoquait son éventuelle retraite sans gagner un Grand Chelem (le Russe a déjà 20 tournois à son compte): «Aucun problème, c’est quelque chose que je pourrai expliquer à mes enfants. Comme quoi, en tennis, il est possible de gagner beaucoup d’argent sans appartenir au top du top.»

Au-delà des bons mots, il faut aussi – surtout – reconnaître à Davydenko, ancien cogneur de fond de court et basta, une progression fulgurante ces quatre derniers mois de compétition. On ne remporte pas le Masters 2009 en éliminant Federer, Nadal, Del Potro en finale, ni le tournoi de Doha 2010 en envoyant au tapis les mêmes duettistes Federer-Nadal, sans qu’un déclic soit advenu.

«Je m’améliore simplement parce que je suis vieux», analyse-t-il, l’air inspiré. «Je ne sais pas vraiment, c’est difficile à expliquer. Cela dépend, je pense, du nombre de matches que je joue, de mes adversaires et de mes victoires. L’an dernier, j’ai battu tous les grands champions classés devant moi, y compris Djokovic. Ce furent des matches ardus, qui m’ont inculqué une solide dose de confiance en moi. Ainsi, naturellement, mon tennis a évolué. Je joue plus vite, je me déplace avec davantage d’efficacité, je n’hésite plus trop à monter à la volée et je commets moins de fautes directes.»

Désormais loin des soupçons de paris truqués qui le poursuivirent après le tournoi de Sopot 2007, Nikolay Davydenko, hilare, pose lui-même l’ultime question: «Je me demande si le président russe, Dmitri Medvedev, m’appellera si je gagne cet Open d’Australie... Suis-je bête! J’ai refusé de lui donner mon numéro de téléphone!»