Football

Début en or pour l'arbitrage vidéo

2-0 pour l’Espagne au lieu de 1-1. En deux temps et trois mouvements, le test grandeur nature réalisé mardi soir à Paris a pratiquement validé l’introduction de l’aide vidéo dans l’arbitrage. Mais il n’y a eu aucune situation réellement problématique lors de cet essai trop parfait

Gianni Infantino, le président de la FIFA, veut l’arbitrage vidéo pour la Coupe du monde 2018 en Russie et, après visionnement du France-Espagne joué mardi soir à Paris, il ne fait guère de doute qu’il l’aura.

En 90 minutes de jeu, ce système de communication n’a été actionné que deux fois. A chaque fois, il a évité une injustice et fondamentalement changé le score du match. Sans l’aide de la vidéo, la France et l’Espagne se seraient sans doute séparées sur un score de parité: 1-1. Un but refusé à la France, un autre accordé à l’Espagne, dans les deux cas à raison, ont permis à l’Espagne de signer une victoire 2-0 tout à fait méritée.

Appliqué ponctuellement

Ce match amical de prestige – la Roja est la meilleure équipe des dix dernières années, les Bleus s’affirment comme une puissance montante avec une génération de jeunes joueurs exceptionnels – a été arbitré par l’Allemand Felix Zwayer. Outre ses assistants habituels, il était en liaison radio avec un arbitre situé dans un car régie garé à l’extérieur du Stade de France.

Respectant un protocole établi en mars 2016 par l’International Board (l’organisme garant des règles du football) pour garantir un minimum d’interférences dans le jeu, l’arbitre assistant vidéo ne pouvait être sollicité ou intervenir que dans quatre situations de jeu: après un but marqué, sur une situation de penalty, pour un carton rouge direct ou pour corriger une erreur d’identité d’un joueur sanctionné.

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Le but refusé à la France

Largement dominée en première mi-temps, la France marque dès la 48e minute. Le latéral droit Christophe Jallet centre, l’autre latéral, Layvin Kurzawa, remet le ballon de la tête devant le but, l’attaquant Antoine Griezmann, toujours de la tête, le propulse dans la cage du gardien David De Gea. Joie des Français, qui se replacent pour l’engagement.

Mais les Espagnols Sergio Ramos et Gérard Piqué entourent l’arbitre, qui dessine un carré avec ses index. L’affaire ne prend qu’une vingtaine de secondes. Dans son oreillette, Felix Zwayer est rapidement informé de ce que voient les téléspectateurs devant leur écran: Kurzawa est hors jeu au moment de sa passe à Griezmann. But annulé. Le public siffle à peine. L’équipe de France ne proteste pas. Sur le banc, Didier Deschamps et son adjoint Guy Stephan visionnent l’action sur une tablette, l’air de se dire: «Fallait que ça tombe sur nous…»

Le but accordé à l’Espagne

A la 76e minute de jeu, l’Espagne, qui mène 1-0 depuis un penalty de David Silva (67e), part en contre sur le flanc gauche. Le latéral Jordi Alba effectue un «une-deux» avec David Silva puis adresse un centre rentrant au second poteau. Gerard Deulofeu pousse le ballon dans le but, mais l’arbitre siffle immédiatement hors jeu, sur la base du jugement de son juge de ligne, qui a levé son drapeau. Personne ne proteste. L’arbitre central demande tout de même la confirmation de la vidéo, à moins qu’elle ne lui soit suggérée depuis le car régie. Là encore, cela va très vite; Deulofeu est clairement sur la même ligne que le défenseur Samuel Umtiti et n’est donc pas en position de hors-jeu. Il y a 2-0 pour l'Espagne. Un peu surpris, Deulofeu a inscrit son premier but pour la Roja sans l’avoir fêté.

L’arbitrage vidéo rend simplement à Cesar ce qui appartient à Cesar.

Après le match, il fut suggéré au sélectionneur Julen Lopetegui que l’arbitrage vidéo avait joué un rôle important dans la victoire de l’Espagne. «Ce sont avant tout mes joueurs qui ont joué un rôle important dans la victoire de l’Espagne, rectifia l’entraîneur basque. L’arbitrage vidéo rend simplement à Cesar ce qui appartient à Cesar.»

Le penalty non validé par la vidéo

Côté français, Didier Deschamps grommelait comme d’habitude des banalités. «C’est en notre défaveur aujourd’hui mais [sur la longueur] ce sera la même chose pour tout le monde.» Il se montrait plus précis sur un fait de jeu où l’arbitrage vidéo n’a pas été appliqué: le penalty en faveur de l’Espagne. «C’est plus cette action qui me dérange. J’ai quelques doutes sur l’interprétation», déclara le sélectionneur français en conférence de presse.

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A la 67e minute de jeu, un ballon perdu près du but français par le milieu de terrain Tiémoué Bakayoko sème le trouble dans la défense tricolore. Le libéro Laurent Koscielny se campe brutalement devant l’attaquant Gerard Deulofeu, qui s’écroule. L’arbitre siffle penalty. C’est l’une des quatre situations où il peut avoir recours à la vidéo, mais il ne le fait. Parce qu'il est sûr de lui ou pour ne pas se retrouver piégé? Dans le football moderne, les fautes dans la surface de réparation sont devenues des casse-têtes pour les arbitres tant les attaquants sont devenus habiles à amplifier le moindre contact. La charge de Koscielny semble assez rude mais Deulofeu n’en rajoute-t-il pas? Le recours à la vidéo aurait pu introduire le doute mais n'aurait pas démontré que l'arbitre a eu tort, seul cas de figure qui permet de changer la décision arbitrale.

Le piège du match parfait

Le piège de ce France-Espagne, c’est que la vidéo a tranché proprement deux situations limpides et qu’elle s’est abstenue d’intervenir sur une autre qui l’était un peu moins. Un cas idéal, presque idyllique. «Il y aura forcément des matchs où les situations seront beaucoup moins claires et les décisions beaucoup plus difficiles à prendre», prévient Damien Carrel, un ancien arbitre de Super League qui intervient régulièrement comme consultant pour la RTS.

Un autre essai avait été beaucoup moins convaincant cet hiver lors de la Coupe du monde des clubs. Un but avait été accordé, puis annulé sur intervention de l’arbitre vidéo, puis finalement validé, provoquant de nombreuses critiques. «Nous sommes en phase de test et le système doit être peaufiné», avait alors expliqué Gianni Infantino.

Pour Damien Carrel, le France-Espagne aura montré à la fois l’efficacité et l’inanité du projet d’arbitrage vidéo tel qu’il est actuellement testé par la FIFA. «Pour moi, ce match a fait la démonstration de l’utilité de la vidéo mais aussi de la dangerosité de sa mise en application. Par deux fois, l’arbitre s’est déjugé. Là, tout s’est bien passé, c’était un match sans enjeu, les situations étaient limpides. Mais dans les cours d’arbitre, certains cas de figure divisent la salle en deux. Il faut donc s’assurer qu’il y ait le moins de débat possible, parce que sinon, c’est encourager les joueurs à mettre constamment la pression sur l’arbitre pour qu’il se déjuge avec la vidéo.»

Le monde arbitral n’est ni opposé ni étranger à la technologie. Dans Les Arbitres (2010), un excellent documentaire que l’UEFA avait imprudemment confié à l’équipe belge de l’émission Strip-tease, on voyait bien qu’à l’Euro 2008 déjà, l’Anglais Howard Webb était informé à la mi-temps par des SMS de ses proches des erreurs qu’il avait pu commettre.

La justice avant l’émotion, le téléspectateur avant le spectateur

Les arbitres ne peuvent plus être les seuls à ne pas savoir. C’est donc surtout une question de méthode. Comment utiliser la vidéo? «Comme au tennis, avec des challenges accordés aux équipes, répond Damien Carrel. Les arbitres peuvent être démentis par la technologie mais ils ne se déjugent pas. Les joueurs ne peuvent pas tenter de les faire douter et n’ont droit qu’à un nombre limité de challenges. Au contraire, au rugby, on voit bien que le recours quasi systématique à la vidéo hache le jeu et incite l’arbitre à fuir ses responsabilités.»

D'autres vidéo-sceptiques se recrutent parmi les personnes présentes mardi soir au Stade de France. Toutes rapportent le sentiment bizarre de s’être senties étrangères à ce qui se passait sous leurs yeux. Fidèle à sa tradition d’opacité, la FIFA se refuse pour le moment à diffuser les arbitrages vidéo sur les écrans géants du stade. Cela peut se régler, le public peut s’habituer à patienter avant de se réjouir d’un but mais quelque part, cette primauté de la justice sur l’émotion, du téléspectateur sur le spectateur, nie une partie de ce qui fait le football. Dans une interview accordée l’an dernier au Temps, l’ethnologue Christian Bromberger nous prévenait: «Le temps du match à la télévision et le temps du match sur le terrain ne sont pas les mêmes. Privilégier le temps de la télévision dépossède le football au profit du spectacle et au détriment du jeu et de sa logique elle-même.»

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