Reportage

La délicate alchimie d’une équipe d’e-sport

«League of Legends», le jeu vidéo le plus populaire du monde, se dispute par équipes de cinq. Les joueurs sont professionnels, ils rêvent d’exploits individuels et de transferts lucratifs mais doivent apprendre à jouer collectif. Reportage dans une «gaming house» à quelques jours d'une demi-finale européenne

«Les gars, calmez-vous! Restez concentrés sur le jeu, ne vous excitez pas comme ça. Cette partie est largement à notre portée, mais restez attentifs.» Le discours ressemble à celui d’un entraîneur de football entre les murs d’un vestiaire, à la mi-temps d’un match important. Mais ici, le coach qui martèle ses consignes s’adresse à une équipe d’e-sport (pour electronic sport) à quelques instants du début d’un game, comme on dit dans le jargon. Brokenshard, son nom de scène, est un Israélien à la silhouette toute ronde. Il dirige GamersOrigin, l’une des meilleures équipes françaises de League of Legends, le jeu multijoueur en ligne le plus populaire du monde qui voit s'affronter des équipes de cinq.

Saint-Germain-en-Laye, ville de la banlieue chic de l’ouest parisien, est déjà endormie à l’heure où les joueurs de GamersOrigin entament le troisième et dernier match de poule de l’European Masters, un tournoi européen de jeu vidéo qui rassemble 16 formations et correspond, dans l’univers très compétitif de League of Legends, à l’Europa League pour le football, soit le deuxième niveau continental.

Echanges en anglais

Dans la maison résidentielle où ils vivent en colocation avec leur entraîneur, Phaxi, Tonerre, Toaster, Tynx et Pulsas, cinq garçons dont l'âge se situe entre 18 et 22 ans, passent la majorité de leur temps devant leurs ordinateurs dans une salle dédiée. Ils sont tous professionnels, gagnent entre 2300 et 7100 francs suisses par mois et s’entraînent de cinq à dix heures par jour. Tonerre est Français, Phaxi Slovène, Tynx Danois, Toaster et Pulsas Hongrois. Dans une pratique en plein boom, les meilleures équipes font leur mercato chaque année, à l’automne. Comme en football, le talent compte plus que la nationalité. Dans le jeu, tous les échanges verbaux se font en anglais.

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L’European Masters représente un moment crucial de la carrière des membres de GamersOrigin. Des prestations individuelles et collectives remarquées dans ce tournoi pourraient leur ouvrir les portes de la LCS, la meilleure ligue européenne qui fonctionne sur un système fermé de franchises, comme la NBA américaine. Les salaires y sont multipliés par trois et les parties diffusées sur des chaînes de streaming sont regardées par des millions de fans.

Pour rêver de cet eldorado, les colocataires de Saint-Germain-en-Laye doivent d’abord battre l’équipe allemande d’Ad Hoc Gaming afin d'assurer leur place en quarts de finale. Après leurs deux premiers succès écrasants dans cette phase de poule, les joueurs de GamersOrigin sont les grands favoris de cette confrontation. Mais l’enjeu provoque le stress. Quelques minutes avant le début de la partie, Phaxi respire un bol d’air frais dans la nuit qui enveloppe le petit jardin. Vétéran de l’équipe avec ses 22 ans, il a déjà connu le plus haut niveau européen l’espace d’une saison et ambitionne d’y retourner au plus vite.

Des rôles distincts

«Je viens d’un petit village slovène près de Ljubljana, la capitale, explique-t-il. J’ai commencé à jouer à League of Legends en 2011. Lors de ma deuxième saison, j’ai compris que j’avais un bon niveau et des amis m’ont encouragé à faire des tournois. J’ai commencé à partir en Pologne, en Allemagne, pour participer à des compétitions. Aujourd’hui, après avoir connu la LCS, j’ai accepté de revenir un niveau au-dessous pour montrer que j’ai le talent pour y retourner.» La grosse voix de son entraîneur le rappelle vite à la réalité du moment. Le match commence dans quelques secondes.

Les joueurs se connectent. Brokenshard leur conseille quel héros choisir selon les caractéristiques des adversaires. «Le mid lane sera la clé ce soir», annonce cet Israélien reconverti en coach à 24 ans, après avoir connu une riche carrière de gamer.

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Dans League of Legends, chaque membre de l’équipe occupe un rôle bien distinct. Certains incarnent un «champion» dont l’objectif sera de tuer le plus grand nombre d’adversaires, quand d’autres se glissent dans la peau d’un magicien qui enverra différents sorts défensifs ou offensifs, ou encore d’un soigneur qui restaure la jauge vitale de ses alliés. Le mid lane est par exemple un personnage qui fait de très gros dégâts dans l’équipe adverse, mais sa fragilité oblige ses coéquipiers à le défendre de près.

Trop vieux à 25 ans

C’est là tout l’aspect stratégique de League of Legends. Même les meilleurs, s’ils ne jouent pas de manière collective, pourront être battus par une équipe moins talentueuse mais mieux organisée et plus intelligente dans ses choix. Le rôle de l’entraîneur consiste donc à gérer au mieux les compétences et les ego pour être efficace. En début de saison, l’alchimie ne prenait pas chez GamersOrigin. «Notre entraîneur de l’époque avait posé un style de jeu sans écouter l’avis des joueurs. Il n’était pas assez pédagogue», explique Lucas Legrand, le manager, dont le rôle consiste à gérer l’intendance, les déplacements, le planning de l’équipe. «On a alors choisi de changer d’entraîneur. Brokenshard nous a tout de suite séduits par les discours galvanisants qu’il sait tenir aux joueurs. Il les connaît bien car il vit avec eux en colocation dans la gaming house, mais il sait garder une distance.»

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Pendant la grosse demi-heure que dure la partie, le coach israélien se déplace en silence, les mains dans le dos. Il observe le déroulement de la partie par-dessus l’épaule de ses joueurs, sans les interrompre – ce serait contre-productif. Un champion d’e-sport effectue jusqu’à trois actions par seconde à l’aide de sa souris et de son clavier. Les membres de l’équipe se crient simplement quelques mots dans la salle pour coordonner une attaque, un mouvement. «On a vingt secondes, go!» hurle Tynx. Le rythme est si rapide qu’à 25 ans un homme n’a plus assez de réflexes pour rivaliser avec les plus jeunes. A l’écran, le duel entre GamersOrigin et Ad Hoc Gaming tourne rapidement à l’avantage de l’équipe française.

Quelques jours plus tard, Phaxi et ses coéquipiers passeront avec brio l’obstacle des quarts de finale en éliminant un club britannique. Tournée de pizzas et de mojitos dans la colocation. Ce nouveau succès satisfait tout le monde. Le sponsor, GamersOrigin, une entreprise spécialisée dans le sport électronique, s’offre une belle exposition médiatique. Les joueurs iront disputer, les 28 et 29 avril, les demi-finales et la finale à Leicester, en Angleterre, où les matches se dérouleront à l’intérieur du Haymarket Theatre devant un public de 900 personnes. Un décor léché et pensé au mieux pour les retransmissions des matches.

Comme les autres, Tonerre, 20 ans, seul Français de l’équipe, rêve d’y décrocher une place en LCS. «J’ai commencé à jouer quand j’avais 14-15 ans. J’ai tout de suite aimé. J’étais un timide et le jeu m’a permis de m’affirmer. Mais on sait tous que les carrières sont éphémères.»


Brokenshard, entraîneur d’e-sport: «Ils veulent tous montrer leur talent, mais gagneront seulement en équipe»

Le Temps: Comment devient-on coach d'e-sport?

Brokenshard: J’ai d’abord été moi-même un joueur professionnel. Je jouais au poste de jungler, qui consiste à tuer des monstres dans la jungle, une région de la carte du jeu, et à soutenir ses coéquipiers dans différentes actions. J’ai eu la chance de jouer en LCS, le plus haut niveau européen. A la fin de ma carrière de joueur, j’avais envie de rester dans l'e-sport et c’est comme ça que je suis devenu coach.

«League of Legends» est un jeu où les joueurs doivent collaborer au mieux pour gagner. Comment procédez-vous pour créer un vrai collectif dans votre équipe?

Les joueurs n’ont pas besoin d’être les meilleurs amis du monde, mais ils doivent se respecter les uns les autres pour que ça marche. Le plus important, dans mon travail, est de comprendre les joueurs pour les faire travailler ensemble. Ils veulent tous montrer leur talent, mais ils gagneront seulement en équipe. Je ne vais pas parler de la même façon à Toaster ou à Tynx, qui n’ont pas le même caractère, ni la même expérience.

Comment préparez-vous un match sur le plan tactique?

Avant une partie importante, nous allons jouer des matches amicaux contre d’autres équipes professionnelles pour préparer et mettre au point des stratégies. Nous apprenons en pratiquant notre jeu et en créant notre propre identité plutôt qu’en copiant le style des autres. Il y a des héros que d’autres équipes ne choisissent pas dans le jeu car ils sont réputés moins forts, mais que nous aimons utiliser pour surprendre l’adversaire et coller au mieux à nos qualités.

Que dites-vous à vos joueurs avant un match important?

Je fais un petit discours pour les motiver et leur enlever du stress. Je leur dis aussi que si nous jouons comme nous savons le faire, nous sommes parmi les meilleures équipes européennes. Il ne faut pas douter.

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