Sa décontraction et son humour pince-sans-rire tranchent avec l'austérité de celui à qui il pourrait succéder le 16 juillet à la présidence du Comité international olympique (CIO), Juan Antonio Samaranch. Dans son étude de Montréal ou dans la salle de conférence de l'Agence mondiale antidopage, à Lausanne, rien ne semble atteindre Richard Pound, avocat réputé intraitable en affaires. En vingt-trois ans au CIO, cet ancien nageur de 59 ans a gravi les échelons jusqu'à devenir l'un des personnages essentiels de l'organisation. Vice-président du Comité de 1987 à 1991 et de 1996 à 2000, c'est lui qui a négocié les très juteux contrats de télévision et de sponsoring en tant que président de la commission du marketing. Richard Pound a également dirigé la commission d'enquête sur le scandale de Salt Lake City, et occupe aujourd'hui le fauteuil de président ad intérim de l'Agence mondiale antidopage.

La présidence du CIO? Il n'a jamais caché à ses proches que le poste l'intéressait, mais préfère retarder l'annonce de sa candidature pour des raisons tactiques, à l'instar de ses principaux concurrents, le Belge Jacques Rogge et le Sud-Coréen Un Yong Kim. En attendant, il agit discrètement en coulisses. Et s'exprime prudemment.

Le Temps: On parle beaucoup de vous comme prochain président du CIO. Or, officiellement, vous n'êtes pas encore candidat. Quand allez-vous annoncer vos intentions?

Richard Pound: Je n'ai encore pris aucune décision. J'ai jusqu'au 10 avril pour me présenter. Je dois d'abord parler avec mes collègues du CIO, leur exposer mes idées, voir s'ils sont prêts à me soutenir.

– Quelles sont ces idées?

– Je ne veux pas m'avancer tant que je n'ai pas décidé de me présenter. Depuis vingt ans, le CIO a évolué considérablement sous la houlette de Juan Antonio Samaranch. Il faudra poursuivre cette évolution, mais aussi préserver l'unité du mouvement olympique et l'importance des Jeux.

– Juan Antonio Samaranch, précisément, plaide en faveur d'un successeur habitant, comme lui, à Lausanne, et salarié par le CIO. Qu'en pensez-vous?

– Je suis d'accord avec lui sur le fait que le président doit vivre à Lausanne, près du siège. En revanche, je ne suis pas favorable à un président salarié. En tant que leader d'un mouvement essentiellement bénévole, il est important qu'il soit aussi bénévole, et que seuls ses frais lui soient remboursés.

– Est-ce à dire que vous n'imaginez pas un déménagement du siège du CIO?

– En aucun cas! Lausanne est la capitale olympique et le restera.

– On a beaucoup parlé à Sydney de la taille critique des Jeux. Des membres influents comme Jacques Rogge et Kevan Gosper prônent une réduction du nombre de sports et de participants. Et vous?

– Je suis prêt à étudier le programme olympique en détail. Mais pour le moment – et les Jeux de Sydney l'ont prouvé avec la présence de 11 000 athlètes – les Jeux sont gérables. Il ne faudrait pas augmenter ce nombre. Mais nous avons aussi une responsabilité par rapport aux sports: retirer un sport du programme olympique, c'est le tuer.

– Le nombre de journalistes, aussi, ne cesse d'augmenter. A Sydney, ils étaient plus de 20 000. Pour la première fois, vous venez d'accorder une cinquantaine d'accréditations à des sites Internet pour les Jeux d'hiver de Salt Lake City, en 2002. Comment allez-vous gérer l'émergence d'Internet?

– C'est un autre problème à étudier. Internet sera clairement l'un des médias du futur. Mais pour l'heure, son utilisation reste modeste: une vingtaine de millions de personnes ont suivi les Jeux de Sydney sur Internet, contre 3,7 milliards de téléspectateurs.

– Cette taille critique, mais aussi l'importance économique et politique croissante des Jeux, ne favorisent-elles pas toutes les dérives: le dopage, la corruption…?

– Les tricheurs n'ont pas attendu l'arrivée de l'argent. Avant tout, nous devons chercher des réponses à une question clé dans le cadre de l'Agence mondiale antidopage: pourquoi des sportifs sont-ils prêts à prendre des risques pour leur santé? Il nous est difficile de trouver des solutions sans connaître les causes exactes de ce phénomène. Aujourd'hui, je constate avec satisfaction que chaque cas de dopage durant les Jeux provoque un scandale, alors qu'un champion dopé ne choque personne dans les ligues privées américaines. Cette réaction m'indique que le public attend des standards plus élevés de la part du mouvement olympique, et que le travail de l'Agence mondiale antidopage part sur de bonnes bases.

– On a l'impression que la réunion de représentants des milieux sportifs et politiques au sein de l'Agence produit un certain nombre de blocages.

– C'est sans doute plus compliqué pour les gouvernements de prendre des décisions rapides. Mais nous avons besoin les uns des autres pour lutter contre le dopage, et je dois dire que j'ai été étonné par l'excellent niveau de coopération. Les pouvoirs publics se sont engagés à assurer la moitié du budget de l'Agence à partir de 2002. Leurs représentants ont fait des déclarations qui ont créé une attente dans le public. D'ici à deux ou trois ans, j'espère pouvoir aussi attirer des sponsors privés, pour augmenter les moyens à disposition.

– Des industries pharmaceutiques, par exemple?

– C'est précisément à elles que je pense en premier. En tant que fabricantes des produits détournés, elles peuvent nous apporter une aide précieuse non seulement au niveau financier, mais aussi dans la détection des substances, le développement de tests, la recherche et la prévention.

– L'Agence mondiale antidopage doit encore choisir un siège définitif cet été, puis un directeur général, et un statut qui lui permette d'être plus efficace que l'actuelle Fondation de droit privé suisse. Vers quelle structure s'achemine-t-on?

– Nous avons réfléchi à la possibilité de faire de l'Agence une institution publique, mais cette solution créerait une certain nombre de difficultés pour le mouvement sportif, privé. Il existe d'autres solutions: une organisation hybride, mi-privée mi-publique, la signature d'une convention entre les Etats… Pour ce qui est de la direction, le Conseil de fondation cherchera sans doute en 2002 un PDG ou un directeur général à plein-temps. On pourrait par exemple imaginer pour ce poste un roulement entre les autorités sportives et politiques tous les deux ans.

– L'Union européenne, par la voix de sa commissaire au Sport, Viviane Reding, ne cesse de clamer son opposition à voir le siège rester à Lausanne, pour éviter tout amalgame avec le CIO. Comment réagissez-vous à ce forcing?

– Comme président ad intérim de l'Agence, et puisque Montréal est candidat, je dois rester neutre. Mais il ne faut pas oublier que l'Union européenne a elle-même quatre villes candidates (ndlr: Vienne, Bonn, Lille et Stockholm, présélectionnées avec Montréal et Lausanne). Par ailleurs, les raisons pour lesquelles l'Agence pourrait parfaitement rester à Lausanne sont évidentes: la ville possède un laboratoire antidopage, abrite le siège de nombreuses fédérations sportives internationales et représente un pôle de compétence réputé.

– Le 13 juillet prochain, la ville hôte des Jeux d'été de 2008 sera désignée à Moscou. Le CIO est-il prêt à donner ces Jeux à la Chine?

– C'est la grande question. A mon sens, la problématique des droits de l'homme sera importante, mais pas plus que la capacité d'organisation des candidates et les facteurs techniques ou économiques. Pour ma part, je ne veux pas m'engager pour l'une ou l'autre des villes (ndlr, Istanbul, Osaka, Paris, Pékin et Toronto), d'autant que je ne pourrai voter en tant que membre d'un pays qui présente une candidature. Mais quoi qu'il en soit, je ne me fais aucun souci: les cinq candidatures sont de grande valeur.

– De son côté, la Suisse peut-elle obtenir les Jeux d'hiver de 2010 grâce à l'un de ses deux projets (Berne-Montreux et Zurich-Grisons)?

– Si l'on suit l'exemple du Canada, la Suisse a raison de persévérer. Mon pays a été candidat sept fois avant d'obtenir les Jeux de 1988, à Calgary, et cinq ou six fois avant ceux de Montréal, en 1976. Et ça continue: Toronto est candidate pour 2008, Vancouver pour 2010… J'ai toujours pensé que l'échec de Sion en 1999 était dû au choix à faire entre une grande ville (Turin) et une plus petite. Nous avions rencontré beaucoup de problèmes à Albertville, en 1992. Mais, avec l'infrastructure de Berne ou de Zurich, les chances des projets suisses me paraissent bonnes.

– Et l'hypothèse selon laquelle la Suisse paierait le fait d'être «gâtée» par la présence de nombreuses fédérations sur son territoire, au point que certains membres du CIO refuseraient de lui attribuer l'organisation des Jeux?

– Je n'y crois absolument pas! Je suis certain que la Suisse accueillera un jour les Jeux.