Sur soixante printemps, Denis Müller en avoue cinquante mâtinés de football. Passionnel, pas professionnel. Ce Neuchâtelois, professeur d'éthique à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l'Université de Lausanne, membre de plusieurs commissions d'éthique en Suisse et en France, vient donc de publier très logiquement un essai foisonnant sur le sport dit roi*. Ses dimensions historiques, anthropologiques, religieuses, esthétiques, tout (ou presque) y figure.

Le Temps: L'éthique existe-t-elle encore dans le foot d'aujourd'hui?

Denis Müller: J'ai envie de répondre oui. Elle est toujours présente, comme idéal, comme exigence, parfois comme réalité.

- Votre définition de cette éthique?

- Une réflexion critique sur la morale humaine. Par rapport au football, je donnerai un seul exemple. Mondial 1970, quart de finale Brésil - Angleterre à Guadalajara: davantage que le 1-0, on se souvient de la déclaration de Pelé après que le gardien Gordon Banks eut stoppé un coup de tête imparable. «J'ai marqué le but, mais Banks l'a annulé!» Un symbole de l'éthique sportive.

- Depuis, on n'a plus guère vécu de telles scènes...

- Je crois qu'un certain travail se fait à l'échelon des instances dirigeantes. A la FIFA et à l'UEFA, on reconnaît désormais qu'il y a un gros problème de dopage dans le football, de matches truqués, de corruption des arbitres. J'appelle cela l'éthique par défaut.

- A propos de la sphère intégrée au terrain rectangulaire, vous parlez d'une «prédominance du principe masculin sur le principe féminin».

- Il s'agit d'une allégorie destinée à illustrer le paradoxe cultivé par le football entre, d'une part, la ligne droite propre en ordre de style militaire et, d'autre part, la rotondité du ballon qui évoque la nativité. La seconde étant encadrée par la première.

- Contrairement à plusieurs de vos pairs, vous affirmez que le ballon rond n'est pas le nouvel opium du peuple. Pourquoi?

- Marx disait que la religion était le nouvel opium du peuple. Or, assimiler le football à une religion me paraît excessif: pour la majorité des gens, le ballon ne représente quand même pas une raison de vivre. Si la Suisse remportait l'Euro 2008, cela procurerait du plaisir mais ne modifierait en rien notre existence. Prétendre que football égale opium équivaut à postuler que ce jeu nous rend idiots, politiquement et socialement irresponsables.

- En matière de violence dans les stades, vous défendez le supporter lambda. Est-il vraiment si inoffensif?

- Ce fan lambda, c'est vous et moi. Je reconnais qu'on a dû parfois m'empêcher de me bagarrer à un match... J'ai beau être théologien et éthicien, je suis assez excité au stade. Je constate au passage qu'il devient plus dangereux d'assister à un Xamax - YB qu'à un Chelsea - Arsenal.

- Vous êtes sérieux?

- Bien sûr! Les stades anglais n'ont plus de barrières et les hooligans sont sévèrement contrôlés par les pouvoirs publics. Ils ont éradiqué le fléau en rendant les matches chers, réservés à une classe aisée, et grâce à leur système de fiches. Tel n'est pas le cas ici, à une encablure de l'Euro.

- La Suisse ne sait pas ou ne veut pas agir à l'anglaise?

- Nous n'avons pas la culture historique de la Grande-Bretagne en termes de syndicalisme ou de négociation sociale lors d'un conflit. Là-bas, on sépare les kops, évidemment, les fauteurs de troubles sont fichés et mis dehors, mais personne n'est agressé par la présence de grillages ou de chiens policiers. En Suisse, on n'a toujours pas compris ça.

- En regard du Mondial allemand de 2006, où tout s'est bien déroulé, quelle serait votre analyse?

- Les Allemands ont parfaitement maîtrisé le paramètre sécurité. Surtout, en amont de l'événement, les églises et les organisations sociales ont mis sur pied, dans l'ensemble du pays, des débats portant sur les nations en voie de développement qui venaient jouer en Allemagne. Les paroisses ont attiré l'attention de la population autour des problèmes du tiers-monde, établi des ponts avec les peuples des équipes en compétition, créé des fans clubs paroissiaux et des lieux d'échanges. Toutes tendances confondues, la société germanique a accompli un travail de fond considérable.

- En Suisse, rien de tel?

- Il nous manque l'unité culturelle nécessaire, la notion de sensibilisation par la base. Notre pays est très en retard sur ce plan. Il souffre d'un déficit d'intégration et de maturité socioculturelle, favorisant ainsi la tendance au repli sur soi et les politiques démagogiques, flattant notre nationalisme traditionnel dans le sens du racisme et de l'intolérance.

- En tant que théologien, comment interprétez-vous la connexion entre ballon rond et religion?

- Elle existe, mais il convient de ne pas l'exagérer. Depuis l'apôtre Paul et son «chrétien qui est comme l'athlète qui court dans le stade pour gagner la couronne» (1 Co 9, 24-27), la religion a toujours contenu des métaphores sportives, et vice-versa. Elle n'a jamais perdu son âme dans la comparaison avec le sport.

- Le foot peut en revanche y laisser la sienne: voir les exactions sempiternelles commises lors du derby Celtic - Rangers à Glasgow...

- Ces débordements relèvent d'une vision idolâtre et impie de la religion. A l'image, d'ailleurs, d'un joueur qui se signe en pensant que son Dieu - peu importe lequel - peut l'aider à marquer ou à gagner l'Euro. En vérité, il se moque de ce même Dieu, celui-ci se situant dans une autre dimension que celle de la victoire sportive. Savoir qui de la France ou de l'Allemagne va l'emporter n'est pas son affaire! Sinon, on pourrait effectivement parler du football comme opium du peuple.

- Vous écrivez que le risque d'une «inflation de l'éthiquement correct» existe. Que voulez-vous dire?

- Prenons l'affaire Zidane. Le premier commet une faute grave qui mérite dix matches de suspension. Le second profère une insulte que les arbitres n'entendent pas, hélas monnaie courante sur un terrain. Si on voulait punir ce genre de provocation verbale, il faudrait non seulement installer l'arbitrage vidéo, mais aussi équiper les joueurs d'un micro. Dès lors, une injure vaudrait un carton jaune, deux l'expulsion. A ce régime, l'arbitre pourrait arrêter le match après vingt minutes, faute de combattants! Le danger consiste à prétendre transformer le football en un exemple de bon comportement. On jouerait tels des anges, sans jamais prononcer un gros mot, faire un croche-pied ni simuler un penalty. Voilà bien la négation totale de l'être humain.

*«Le football, ses dieux et ses démons. Menaces et atouts d'un jeu déréglé», Denis Müller. Editions Labor et Fides, Genève. 264 pages. 34 francs.