Série d'hiver

Denis Zakaria: «Ma chance s’est présentée, j’ai su la saisir»

De Young Boys au Borussia Mönchengladbach en première division allemande, du banc de l’équipe de Suisse à une place de titulaire pour décrocher la qualification à la Coupe du monde, le footballeur genevois, 21 ans, a connu une année extraordinaire. Grand bonhomme solaire et humble, il raconte son nouveau quotidien, un peu plus loin des siens, un peu plus proche de ses rêves

En ces jours de fêtes, Le Temps a recueilli les témoignages de gens dont la vie a changé en 2017. Nous les proposons tels quels, dans leurs mots.

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«Je me souviendrai toute ma vie de mon premier match avec Mönchengladbach. Rien que d’y repenser, j’en ai des frissons. Nous jouions contre Cologne, un derby important pour le club et ses supporters. L’ambiance dans le stade était indescriptible. Avec Young Boys, nous étions venus ici en Europa League, donc je connaissais le Borussia-Park, mais là, je l’ai découvert en ébullition. La pression est immense. Nous, sur le terrain, nous saluons les adversaires, nous nous regroupons en cercle avec l’équipe et pendant tout ce temps, elle monte. Puis l’arbitre siffle, et elle retombe pour laisser la place au football. Ce jour-là, nous avons fait un bon match et gagné 1-0. J’ai joué les 90 minutes. Ma prestation? C’était un de ces matches vraiment spéciaux où l’on ne peut qu’être bon…

Pour moi, 2017 aura été une année tremplin. J’ai quitté Young Boys pour la première division allemande. J’ai participé à la qualification de l’équipe de Suisse pour la Coupe du monde, avec ces incroyables barrages contre l’Irlande du Nord. J’ai beaucoup progressé. J’ai grandi sur le terrain, et en dehors aussi, puisque désormais, j’habite seul dans un pays étranger. Oui, ma vie a changé.

Tout est allé très vite

Pour me rappeler ce que je faisais à l’approche des Fêtes l’an dernier, je dois me creuser la tête: cela me paraît déjà loin. Pour Nouvel An, je suis parti à Londres avec des amis, certains liés au football, d’autres pas du tout. Lorsque je suis en vacances, j’essaie vraiment de décrocher, de me vider la tête, de me détacher de tout le stress qu’il peut y avoir le reste du temps et de profiter des personnes qui m’accompagnent. En revanche, mes résolutions sont clairement orientées autour du ballon rond, et finalement assez simples: je veux travailler dur pour forcer le destin, pour me donner les moyens de réussir.

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A ce moment-là, je ne me dis pas que douze mois plus tard, je serai ici en Allemagne, titulaire en Bundesliga. J’ai bien sûr quelques objectifs: un transfert dans un bon club étranger en fait partie, comme de me faire ma place petit à petit en équipe nationale. Mais de là à ce que cela se réalise dans l’année… Tout est allé vite, très vite.

Début janvier 2017, je suis au beau milieu de mon école de recrues, que j’effectue à Macolin avec d’autres sportifs d’élite. C’est l’armée, mais je passe mes semaines à m’entraîner avec un coach qui est constamment en contact avec Young Boys puis, le week-end, je descends de la colline pour jouer les matches de Super League. C’est très spécial comme situation, mais j’ai énormément pu travailler sur les aspects physiques, athlétiques, et j’ai l’impression d’avoir vraiment franchi un palier sur ce plan-là, pendant mon séjour chez les militaires. C’était une étape importante.

«Ma famille bernoise»

Dans la vie, je crois qu’il faut faire les choses dans l’ordre. Je n’aurais pas pu passer directement de Servette au Borussia Mönchengladbach: mes deux saisons de Super League avec Young Boys étaient nécessaires pour une transition réussie. C’était une bonne station intermédiaire entre la Challenge League et la Bundesliga. Mais il n’y a pas que le football: j’ai aussi appris à vivre au quotidien sans ma famille, mais sans en être tout de suite trop éloigné non plus. Cela a plus tard permis d’amortir le choc de mon départ pour l’Allemagne.

J’aime être entouré de mes proches, de mes amis, j’ai ça dans le sang depuis tout petit. Moi, je suis né à Genève, mais ma mère est Sud-Soudanaise et mon père Congolais. En Afrique, la famille, c’est quelque chose de particulièrement sacré. Quand j’habitais encore à Genève, ma sœur – beaucoup plus âgée – était aux Etats-Unis. Je vivais avec ma mère et mon frère. Je suis très lié à eux. Nous sommes en contact régulier, mais leur présence est peut-être la chose qui me manque le plus à Mönchengladbach.

On dit que pour réussir ici, il ne suffit pas de bien jouer au foot, il faut la bonne attitude. Les dirigeants y sont attentifs et les supporters y tiennent.

Lorsque j’ai quitté la maison pour Berne, ma mère tenait à ce que je sois bien entouré et à ce que je travaille mon allemand. Plutôt que de prendre un appartement, nous avons donc choisi de me trouver une famille d’accueil. J’avais 18 ans, cela peut être dangereux de changer d’environnement et de se retrouver seul si jeune, et je ne regrette vraiment pas mon choix. J’ai passé deux ans chez les Borgmann, une famille incroyable que je n’oublierai jamais. Les enfants étaient fans de foot et des Young Boys. Les parents moins, mais ils m’ont beaucoup suivi et encouragé. C’est ma deuxième famille. Ma famille bernoise! Nous avons toujours notre groupe WhatsApp pour rester en contact.

La bonne attitude

Depuis mon transfert en Allemagne, ma vie a vraiment changé car, pour la première fois, j’habite seul. Certains de mes coéquipiers, comme Yann Sommer et Josip Drmic, vivent à Düsseldorf, une plus grande ville que Mönchengladbach. Moi, j’ai décidé de prendre un appartement en ville afin de rester proche des installations sportives. Auparavant, à la maison, je ne faisais presque rien et maintenant… je fais presque tout! J’ai engagé une femme de ménage, mais je mets aussi la main à la pâte. Et je cuisine également. Pas tous les soirs: régulièrement, je sors au restaurant avec quelques coéquipiers. C’est quand même plus sympa que de rester seul chez soi.

Je vois souvent Nico Elvedi et Josip Drmic, deux des autres Suisses de l’équipe. Nous allons manger, parfois nous nous retrouvons ensuite chez l’un ou chez l’autre. Nico n’habite pas très loin de chez moi, c’est pratique, on en profite pour passer de bons moments. Il y a une bonne complicité entre nous. On joue à Call of Duty, et l’on fait plein de paris… Cela peut concerner des trucs à réaliser à l’entraînement, ou des futilités de la vie quotidienne. L’autre jour, Nico a parié que les prochaines chaussures qu’on recevrait seraient bleues et blanches. J’ai dit bleues et noires, j’ai eu raison, et c’est Nico qui a payé le resto suivant!

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Ce sont aussi eux qui m’ont fait visiter la ville à mon arrivée. On a notre petit groupe soudé, sans que ce soit un clan. Lors des activités de l’équipe, tout le monde est ensemble. Cela peut sembler banal de dire ça, mais c’est la vérité: au Borussia, il y a vraiment une ambiance excellente. On dit que pour réussir ici, il ne suffit pas de bien jouer au foot, il faut la bonne attitude. Les dirigeants y sont attentifs et les supporters y tiennent. Moi, je suis comme je suis. Je tiens de ma famille un côté joyeux, souriant, et mon intégration a été facile. Je crois que c’est parce qu’ici, tous les joueurs sont sur un pied d’égalité. Personne ne se la raconte. Il n’y a pas de star, pas de traitement de faveur. Il règne dans ce club un véritable esprit de famille, c’est une force qu’on ne retrouve vraiment pas partout. Evidemment, cela me convient très bien.

Au feeling

Au moment de tenter ma chance à l’étranger, le choix de Mönchengladbach s’est imposé au feeling. Dès les premiers contacts, les premières visites, j’ai senti que c’est ici qu’il fallait que je vienne. Croyez-le ou non, c’est toujours ainsi que j’ai fonctionné. Quand ma mère a accepté de m’inscrire au football en se disant que cela m’empêcherait de faire des bêtises dans la rue, je voulais que ce soit à Servette – pas dans un autre club genevois. Quand l’heure de partir a sonné, Young Boys était encore une évidence. Cet été, cela n’a pas été différent avec le Borussia.

Passer de la Super League à la Bundesliga, c’est changer de monde. Sur le terrain, tout va plus vite ici, tout est plus dur.

En toute sincérité, la Bundesliga n’est pas le championnat qui me fait le plus rêver. Tout en haut, pour moi, il y a la Premier League anglaise. Pourquoi Mönchengladbach, alors? Franchement, je ne sais pas. Il me semblait que c’était le bon club pour moi au bon moment, mais je ne saurais dire pourquoi précisément. Parce que Granit Xhaka a percé ici avant de signer à Arsenal? L’histoire est inspirante, évidemment, mais moi, je suis Denis Zakaria, j’ai ma propre histoire à écrire. Parce qu’il y avait d’autres joueurs suisses? Bien sûr, j’ai parlé du club en équipe nationale avec ceux qui y étaient déjà, mais je crois que même sans eux, je serais venu. Parfois, on sait au fond de soi quelle est la bonne chose à faire, et c’était le cas pour mon transfert.

Passer de la Super League à la Bundesliga, c’est changer de monde. Sur le terrain, tout va plus vite ici, tout est plus dur. Il faut être prêt, le niveau est très haut. Le championnat allemand est un des trois meilleurs au monde. On peut perdre deux matches et se retrouver neuvièmes, gagner les deux suivants et repasser troisièmes. C’est idéal pour se développer, car cela n’autorise pas les baisses de régime. J’ai toujours suivi la Bundesliga. Je voyais que chaque saison, c’était serré du dernier rang au premier… ou, disons, au deuxième, car le Bayern Munich est quand même un cran en dessus. Dans ce contexte, le Borussia Mönchengladbach fait partie des meilleurs clubs et je suis fier d’y jouer. Je veux aller le plus haut, le plus loin possible. Mais c’est déjà une magnifique étape de ma carrière.

Du temps pour réaliser

Parallèlement, je ne sais pas si mon statut a changé au sein de l’équipe nationale. Il faudrait poser la question au sélectionneur. Mais là aussi, j’ai l’impression que les choses se sont faites dans l’ordre. Vladimir Petkovic m’a convoqué à l’Euro, ce qui m’a permis de me développer en vivant un grand tournoi de l’intérieur, même si je n’ai pas joué. Depuis, j’ai progressé et j’ai accumulé des minutes de jeu, jusqu’à être titulaire lors des barrages pour la qualification à la Coupe du monde. Il faut relativiser tout cela, car il y avait des blessés dans le groupe, mais, malgré tout, on peut y voir une suite logique.

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Ces deux matches contre l’Irlande du Nord étaient très impressionnants. Pas forcément par la ferveur des fans adverses – quand tu joues en Bundesliga, tu es habitué aux stades pleins et bruyants – mais parce que la scène internationale, c’est encore un cran en dessus que de jouer en club. Porter les couleurs de son pays, c’est quelque chose de grand en toutes circonstances, alors le faire lors d’une échéance aussi importante, c’est extraordinaire. D’ailleurs, il m’a fallu du temps pour réaliser que nous avions acquis cette qualification…

Je ne lis pas beaucoup les journaux, mais quand j’entends les gens dire qu’ils me voient comme un futur titulaire en équipe nationale, cela me fait très plaisir. Ce qui est sûr, c’est que si le sélectionneur a besoin de moi, je serai toujours heureux de répondre présent. Pour l’heure, l’équipe de Suisse est qualifiée pour la Coupe du monde mais moi, je ne suis pas sûr d’y aller. Je dois travailler pour cela. Je suis d’autant plus motivé à le faire que la Suisse affrontera le Brésil au premier tour! Le Brésil, pour moi, c’est mythique, c’est Ronaldinho, c’est vraiment spécial. Cela a toujours été la meilleure équipe du monde à mes yeux. Alors, oui, le 17 juin, j’espère vraiment être sur le terrain. Mais il faut garder la tête froide, car en football, tout peut aller très vite dans les deux sens.

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Aujourd’hui, tout va bien pour moi, tout peut paraître facile mais j’ai aussi connu des moments de doute, de frustration. Quand j’étais en première équipe, à Servette, j’ai presque fait une année entière sur le banc. Il n’y a que lors des derniers matches de la saison, quand l’équipe était décimée par les blessures, que j’ai pu jouer et me montrer. Je ne me suis jamais dit que je n’allais pas réussir à m’en sortir, mais quand tu as le sentiment de pouvoir apporter quelque chose à une équipe et que tout le monde te dit que tu n’as pas encore le niveau, c’est rageant. Dans la tête, c’est dur. Mais finalement, ma chance s’est présentée et j’ai su la saisir.»


Profil

1996 Naissance à Genève, de père congolais et de mère sud-soudanaise.

2004 Premiers pas sur un terrain de football à Servette.

2015 Transfert à Young Boys.

2016 Première sélection en équipe de Suisse contre la Belgique.

2017 Transfert au Borussia Mönchengladbach; deux fois titulaire en équipe de Suisse contre l’Irlande du Nord.

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