Dans les années 80 et 90, tous les ados et jeunes adultes du pays étaient amoureux de Denise Biellmann. Séduits par ce large sourire, déstabilisés par ces yeux si expressifs, impressionnés par ce corps virevoltant avec grâce sur la glace. Il était possible de tout ignorer du patinage artistique mais pas de rester insensible au charme de son petit prodige. L’intéressée s’émoustille encore de tous ces grands sentiments. «Oui, des gens me déclaraient leur flamme… C’était si mignon! Cela arrive aujourd’hui encore. Le week-end dernier, j’ai croisé l’ancien skieur Bernhard Russi, qui m’a dit qu’à l’époque, il était amoureux de moi!» La Suisse a littéralement fait sa petite amie de la championne, belle et inspirante.

Peu de sportifs marquent l’histoire de leur discipline comme la Zurichoise l’a fait. Les sacres nationaux, européens et même mondiaux garnissent un palmarès mais vieillissent avec ceux qui les ont décrochés. Denise Biellmann, elle, s’est garanti une jeunesse éternelle en donnant son nom à un élément technique. Il y a le lutz, l’axel, le salchow, et puis la pirouette Biellmann. Génération après génération, les patineuses apprennent à tourner sur elles-mêmes en attrapant leur pied derrière la tête, et invitent ainsi celle qui a inventé le mouvement dans les plus grandes compétitions. «De tous ceux qui ont offert leur nom à un élément, je suis la seule en vie.» La pétillante quinqua aurait pu dire «en activité».

Denise Biellmann n’est pas une ancienne sportive d’élite. Elle a quitté la compétition en même temps que le XXe siècle, mais à 54 ans, elle continue de s’entraîner sur la glace quelque quatre fois par semaine durant l’été, et tous les jours en hiver. Il y a aussi la préparation physique, et puis la danse, la Zumba, la course à pied, le Tae Bo… Elle sourit, hausse les épaules: «J’aime travailler avec mon corps.» La finalité demeure la même: revêtir ses habits de lumière, griffer la glace et envoûter les spectateurs. De novembre à février, elle participe à des spectacles quasi hebdomadaires avec l’énergie d’une jeune athlète.

Les pieds sur terre

La petite Denise avait 7 ans seulement lorsqu’elle a décidé ce qu’elle comptait faire de sa vie. Championne du monde de patinage artistique. Ni plus ni moins. Elle n’est qu’une jeune adolescente lorsqu’elle devient la première femme au monde à poser un triple lutz en compétition. Ses concurrentes passent un ou deux «triples» différents; elle les réussit tous les cinq. Un phénomène. Qui ne s’ignore pas: «Quand je participais à des compétitions, tout le monde voulait me voir. Quand je me disais qu’enfin, j’allais pouvoir rejoindre mes copines, il fallait encore donner une interview…»

Pour une jeune fille, il y a de quoi ne plus atterrir après une pirouette. Mais Denise parvient à garder les pieds sur terre. Elle se sait star aux yeux des autres mais n’oublie pas de quoi se nourrit son feu intérieur. «Je pense que celui qui aspire à devenir une vedette peut prendre la grosse tête lorsqu’il y parvient. Moi, ce n’est pas ce qui m’intéressait. J’étais passionnée par le processus quotidien, par l’entraînement.» Rien n’a changé depuis. Elle passe encore un de ses triples sauts, le salchow, et accomplit comme une douce peine à perpétuité le «Biellmann spin» que le public attend d’elle.

Tous les sportifs du monde, ou presque, ressentent un jour le besoin de tourner la page. Pas elle. «Jamais, dans ma vie, je n’ai envisagé de faire autre chose que du patinage artistique.» Même pas un enfant, trop accaparée par une carrière trépidante. «Je ne regrette rien, assure celle dont le couple tient depuis trente ans, malgré un divorce. La seule chose que je me dis, c’est que la vieille dame que je vais devenir se dira peut-être qu’elle aurait dû prendre le temps de fonder une famille…»

Rubrique «people»

Le rendez-vous était fixé à la patinoire de Bäretswil, une des plus froides que Denise Biellmann connaisse, dans l’arrière-pays zurichois. C’est à 20 minutes de chez elle et, surtout, il y a moins de monde sur la glace qu’en ville; elle peut venir quand elle veut, mettre sa musique et se faire plaisir. Les après-midi, c’est aussi là qu’elle donne des cours à une poignée de jeunes talents. «Les accompagner, les voir progresser, c’est très stimulant. Je suis une coach qui va très loin dans le détail.» Son rêve, sans surprise, serait de voir naître une championne du monde. Une héritière. Mais elle sait que toutes les petites patineuses ne sont pas nées sous la même étoile qu’elle. Que le travail acharné sublime le talent d’un athlète, mais ne le remplace pas.

Les quelques heures de cours qu’elle donne quotidiennement sont les seules où Denise Biellmann a l’impression de travailler. Lorsqu’elle s’entraîne, elle assouvit un appétit plus qu’elle ne se force. Elle se creuse la tête en quête d’un jour où, non, vraiment, elle n’avait pas envie d’enfiler ses patins. Ne trouve pas. Les autographes à signer, les interviews à donner, les selfies à réaliser? Du plaisir. Elle répond aux sollicitations – fréquentes – de la presse alémanique, qui la classe dans la rubrique «people», et alimente les réseaux sociaux d’images de sa vie quotidienne. Ses poses en maillot de bain dévoilent un corps parfaitement gainé et une demi-douzaine de tatouages. A 54 ans, Denise Biellmann est une athlète de son temps, qui ne s’est jamais lassée d’être celle qu’elle voulait devenir lorsqu’elle était toute petite.


Denise Biellmann en dates

1962 Naissance à Zurich, en décembre

1977 Médaille d’argent européenne à l’âge de 14 ans

1981 Championne d’Europe et championne du monde pour la première fois

1983 Premier de ses douze titres de championne du monde professionnelle

1995 Elue sportive suisse du siècle

2014 Première Suissesse au «hall of fame» du patinage artistique


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