Marqué au fer rouge dans sa chair depuis l'affaire du «skategate» des Jeux olympiques de Salt Lake City, le patinage désire panser ses plaies, dont les cicatrices semblent indélébiles. «On peut désormais se demander si le champion du monde est bien le meilleur, ce qui est encore moins évident depuis le scandale», s'inquiète le journaliste Bernard Heimo, presque résigné à voir trébucher «un sport qui manque parfois de logique». Des propos corroborés par Cédric Monod, ancienne star du patinage helvétique: «On sait qu'en patinage, le favori peut gagner sans avoir été plus performant que ses adversaires. La nationalité de l'athlète est d'ailleurs prépondérante. Et comme la Suisse ne pratique guère de lobbying, le milieu n'est pas très favorable aux détenteurs d'un passeport rouge à croix blanche. Jusqu'à présent, tout le monde connaissait cette règle du jeu et l'acceptait!»

La partialité des juges et la pression subie par ces derniers apparaissent à visage découvert au banc des accusés. «J'estime à 10% le nombre de mes confrères véreux, mais ils suffisent à tous nous discréditer», lâche une juge internationale suisse qui souhaite rester incognito. «Contrairement à un pays comme la France, nous ne recevons pas de consignes de la part de notre fédération, d'où notre excellente réputation.»

Pour tenter d'ôter le voile du discrédit qui enveloppe ce sport, l'Union internationale de patinage (ISU) vient de mettre à l'essai, pendant deux ans, un nouveau système de jugement (voir encadré). «Je donnerai une note de 6.0 au président de l'ISU, Ottavio Cinquanta, pour avoir essayé de trouver rapidement une solution, même s'il y a été poussé», souligne Félix Clément, vice-président et chef de presse de l'Union suisse de patinage (USP).

Alors, révolution ou pis-aller pour annihiler les diatribes? A l'ISU, Fredi Schmid, secrétaire général, évoque «un réel «plus», que les spécialistes les plus réticents n'ont pas manqué de souligner lors des trois premières compétitions qui se sont déroulées avec les nouvelles règles.»

Mais les tests effectués au Nebelhorn Trophy en Allemagne, au Grand Prix du Canada et à la finale du Grand Prix juniors ont fait référence au règlement qui sera en vigueur la saison prochaine, non pas au système intermédiaire qui régit l'année en cours. En clair, seul l'anonymat des juges sera assuré aux Championnats d'Europe de Malmö, dès lundi. Une mesure «censée diluer le risque de pressions. D'éventuels lobbyistes ne pourront pas savoir si le juge a fini par céder à leur influence, ni si le vote a été comptabilisé».

Un argument développé par l'ISU qui est loin de faire l'unanimité: «L'anonymat n'est pas un gage de sécurité», s'inquiète Cédric Monod. Dans une interview accordée à L'Equipe, Alexeï Yagudin, champion olympique en titre, triple champion du monde et double champion d'Europe, n'est guère plus optimiste: «Je crois même que ce système offre encore plus d'opportunités pour les juges de s'arranger. C'est une erreur d'essayer de les contrôler. Ils vont continuer à parler entre eux et il n'y aura pas de moyens de savoir s'ils se sont arrangés ou non.» Sans toutefois perdre confiance en l'ISU, la juge internationale helvétique se sent «frustrée de ne pas pouvoir donner son avis clairement et de ne pas savoir s'il sera pris en compte. Les personnes honnêtes n'ont pas besoin de se cacher.»

A contrario, la seconde mesure (saison 2003-2004) suscite davantage l'intérêt. Le côté quantifiable a le don de rassurer, à la manière d'un filet de sécurité tendu pour freiner une glissade incontrôlée. Des discussions avec les télévisions sont d'ailleurs en cours, afin d'incruster dans l'image une icône permettant au téléspectateur de comptabiliser les différents sauts du patineur.

Selon la juge suisse, ce système de valorisation «déshumanise le jugement, sans toutefois apporter une vraie solution, puisque la note artistique est maintenue. Cela ne va pas arrêter les tricheurs». Alors que les avis divergent quant au bien-fondé d'un collège de juges professionnels indépendants, loin de l'obédience actuelle affichée par certains juges à l'égard de leur fédération, tous s'accordent à dire qu'en raison de la nature de ce sport, le remède miracle n'existe pas.

En repassant sur l'écran de sa mémoire les différentes compétitions internationales, Félix Clément se rassure en arguant que «tous ceux qui méritent un titre finissent, à la longue, par l'obtenir». Une manière de nous rappeler que la subjectivité de l'art de patiner ne gomme pas entièrement le caractère objectif lié à la performance.