Il avait tout prévu pour ralentir les éventuels secours: il avait bloqué la porte de sa cellule avec des cartons, puis répandu du shampoing par terre. Aaron Hernandez s’est ensuite pendu avec ses draps. Cela s’est passé le 19 avril 2017 dans la prison de haute sécurité Souza-Baranowski, à Shirley (Massachusetts). Agé de 27 ans, le joueur de football américain au corps recouvert de tatouages y croupissait depuis deux ans déjà, condamné à la perpétuité pour le meurtre du petit ami de la sœur de sa fiancée, un footballeur semi-professionnel.

Cette sordide affaire revient aujourd’hui sur le devant de la scène. Des résultats d’autopsie présentés jeudi prouvent qu’il souffrait d’encéphalopathie traumatique chronique (ETC), à un stade très avancé: le niveau 3 sur une échelle de 4. De quoi relancer les soupçons de cause à effet entre sa dégénérescence cérébrale, résultat des chocs crâniens endurés lors de sa carrière de footballeur, et son comportement de meurtrier suivi d’un suicide. Une affaire ultrasensible, qui agite le monde des sports aux Etats-Unis.

De grands trous

A peine les résultats connus, Jose Baez, l’avocat de la famille Hernandez, a décidé d’assigner la National Football League (NFL) et l’ancienne équipe du joueur, les New England Patriots, devant un tribunal civil fédéral. Il pointe du doigt leur responsabilité, les accuse de cacher les vrais dangers du sport et espère obtenir des dédommagements significatifs pour la fille du joueur, âgée de 4 ans au moment de sa mort. Le dossier étant particulièrement délicat, l’unité spécialisée de l’Université de Boston en charge de l’autopsie a procédé à deux examens successifs avant de rendre ses résultats publics. Dans un communiqué daté du 21 septembre, elle rappelle que le cerveau du footballeur souffrait par ailleurs d’une atrophie précoce et de grandes perforations au niveau de la fine membrane verticale qui sépare les deux hémisphères.

L’ETC, dont le diagnostic ne peut être fait que post-mortem, peut engendrer de nombreux effets secondaires. Elle peut provoquer des pertes de mémoire, des dépressions, de la démence, des actes violents et mener à des morts prématurées, notamment par suicide. Le centre d’ETC de l’Université de Boston, qui possède la plus grande banque de données au monde de cerveaux touchés par le syndrome, s’est penché sur ceux de nombreux footballeurs. Et ses conclusions sont sans appel: fin juillet, le laboratoire a publié ses résultats dans le Journal of the American Medical Association; il établit une corrélation claire entre la violence du football américain et la dégénérescence cérébrale. Sur les 111 cerveaux d’anciens joueurs de la NFL examinés, la neuropathologue Ann McKee, qui est par ailleurs la directrice du centre, arrive à la conclusion que 110 souffraient d’ETC. Une proportion qui ne doit rien au hasard.

Un cerveau de quelqu’un de 67 ans

Au total, elle a passé au crible les cerveaux de 202 footballeurs décédés entre l’âge de 23 et de 89 ans. Des professionnels de la Canadian Football League en plus de ceux de la NFL, mais aussi des semi-professionnels et des amateurs occupant diverses positions sur le terrain. En tout, 177 (87%) étaient atteints d’ETC. Certains joueurs avaient eux-mêmes demandé que leur cerveau soit examiné après leur décès. C’est le cas par exemple de Ken Stabler, star des Oakland Raiders dans les années 1970. Il est mort d’un cancer du côlon en juillet 2015, à l’âge de 69 ans. Ann McKee a pu confirmer que son cerveau présentait bien les caractéristiques d’une ETC.

D’habitude, l’âge moyen des patients souffrant d’une ETC au stade 3 est de 67 ans. Soit 40 ans de plus qu’Aaron Hernandez, ce qui donne une idée de la gravité de son état. Son cerveau ressemblait à un raisin sec. Des données récoltées par une équipe de l’Université de Stanford sont parvenues à démontrer que les coups reçus par un joueur pendant un match peuvent représenter la même puissance qu’une voiture qui s’élance à 50 km/h dans un mur de briques.

Alors que la controverse enfle, la NFL a dû réagir. Des efforts de prévention se font notamment auprès des enfants. Et les quarterbacks, stars des équipes, ont désormais de meilleures protections au niveau de la tête. La NFL a déjà subi les remontrances de familles d’anciens joueurs qui affirment qu’ils n’ont pas été informés correctement des dangers du sport: dans un arrangement extrajudiciaire conclu en 2015, elle a accepté de leur verser des millions de dollars en dédommagement. Désormais, elle s’attelle surtout à consolider sa défense, pour empêcher l’effet domino et le dépôt de nouvelles plaintes. Dans le cas Hernandez, la ligue peut aisément argumenter qu’il jouait déjà assidûment au football américain au collège et que les lésions peuvent déjà avoir été provoquées à cette époque. Difficile de prouver le contraire. La justice tranchera.

Un contrat de 40 millions de dollars

Après de premiers exploits concluants, Aaron Hernandez avait signé à l’âge de 22 ans un contrat de 40 millions de dollars avec les Patriots pour une période de quatre ans. C’était en 2012. Mais sa chute aura été aussi fulgurante que son début de carrière. En avril 2015, il est condamné pour un meurtre commis en 2013, année où son équipe s’est empressée de rompre le contrat, dès les premiers soupçons apparus.

Avant de mettre fin à ses jours, Aaron Hernandez avait écrit trois lettres, dont l’une adressée à sa fiancée, la mère de sa fille. Elle a été rendue publique par le Département correctionnel de l’Etat de Massachusetts. Une lettre d’amour rédigée à la main, dans laquelle il écrit «YOU’RE RICH», en majuscules, une possible allusion aux six millions de dollars que les New England Patriots pourraient devoir verser à sa famille, à titre de salaires impayés et de bonus. En mourant sans avoir épuisé toutes les voies de recours, il pousse indirectement le juge à déclarer sa peine de prison nulle et non avenue et son ancienne équipe à ne plus avoir d’excuse pour ne pas verser des montants dus. Voilà pourquoi sa lettre a été interprétée comme annonçant son suicide.

Des rumeurs ont d’ailleurs très vite entouré sa mort, qui a eu lieu le jour même où Donald Trump recevait son ex-équipe à la Maison-Blanche après la victoire au Super Bowl: il aurait cherché à étouffer une aventure homosexuelle avec un détenu, auquel il aurait par ailleurs promis 50 000 dollars. Son avocat s’est empressé de démentir ces informations.

Des accès de violences

Le timing est par ailleurs étrange. Cinq jours avant son suicide, Aaron Hernandez avait été innocenté dans l’affaire d’un double meurtre commis en juillet 2012 à Boston, à la sortie d’une boîte de nuit, pour une bête histoire de boisson renversée. Une victoire pour l’avocat Jose Baez, qui espérait également pouvoir remonter au front à propos du meurtre de 2013. Dans aucun des deux cas, le footballeur, qui aimait s’afficher avec des armes à feu, n’a voulu invoquer des problèmes de dégénérescence cérébrale, car il a toujours clamé son innocence.

Reste que son nom a souvent été associé à des actes de violence, y compris pendant son séjour en prison. Ses lésions cérébrales y sont-elles pour quelque chose? Le mystère pourrait bien ne jamais vraiment être élucidé.