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«Le derby exalte l’identité tessinoise»

En hockey sur glace, le Tessin partage ses faveurs entre deux clubs, Lugano et Ambri-Piotta. Tout les oppose, sauf quand vient l’heure du derby, moment de célébration de l’identité tessinoise

«Le derby exalte l’identité tessinoise»

En hockey sur glace, le Tessin partage ses faveurs entre deux clubs, Lugano et Ambri-Piotta. Tout les oppose, sauf quand vient l’heure du derby, moment de célébration de l’identité tessinoise

Méconnue en Suisse romande, la rivalité qu’entretiennent les deux clubs tessinois de Ligue nationale A de hockey sur glace, le HC Lugano et le HC Ambri-Piotta, est un sommet du sport suisse en termes de passions et d’émotions. Vestige des séculaires querelles de clocher, le derby est un délicieux anachronisme que les supporteurs savourent avec autant de rage que de plaisir. Dans un livre coécrit avec son confrère Piergiorgio Giambonini, le journaliste Flavio Viglezio, caposervizio au Corriere del Ticino, raconte 200 derbys tessinois. Où il est question de bien plus que de hockey sur glace.

Samedi Culturel: Comment expliquer le derby tessinois aux Confédérés? Flavio Viglezio: C’est très difficile tant qu’on ne l’a pas vécu soi-même. Il m’est arrivé plusieurs fois que des joueurs non tessinois me disent, au moment de quitter la région: «Le derby, je ne pensais pas que c’était à ce point…» C’est toute la semaine qui précède le match, et toute la semaine qui suit si l’on a gagné. Les deux capitaines actuels, Paolo Duca (Ambri) et Steve Hirschi (Lugano), ont chacun tenu à écrire personnellement une préface. Quand nous avons présenté 200 Derby, il y avait 80 personnes à la conférence de presse! Parce que c’est Ambri et Lugano. On pensait que la multiplication des matches atténuerait ce sentiment, mais non. Les patinoires sont pleines à chaque fois. Et à la télévision, ce sont toujours les meilleures audiences après les matches de l’équipe nationale de foot. C’est, avec Federer, le sujet sportif de conversation préféré.

Qu’est-ce qui en fait un événement si spécial?

Tout d’abord, le hockey sur glace est le seul sport «majeur» où le canton compte deux équipes parmi l’élite. Le football est moribond au Tessin: Lugano et Chiasso sont en Challenge League, ­Locarno en Première Ligue, Bellinzone en Deuxième Ligue. Le ­hockey, lui, va bien malgré des difficultés financières. Le deuxième point, c’est l’émulation constante entre les deux clubs. Ambri avait déjà une équipe de bon niveau quand le hockey à Lugano se résumait à une poignée de passionnés jouant sur le lac gelé de Muzzano. Petit à petit, Lugano a comblé son retard, en faisant venir des joueurs alémaniques ou des Italiens. Le tournant, c’est l’arrivée à la fin des années 1970 de Geo Mantegazza, qui a propulsé Lugano, et avec lui tout le hockey suisse, dans l’ère du professionnalisme. Lugano a commencé à remporter des titres, Ambri n’a pas voulu se laisser distancer. Les statistiques sont d’ailleurs assez équilibrées alors que la balance économique penche nettement en faveur de Lugano. Enfin, Lugano-Ambri, c’est le Sottoceneri contre le Sopraceneri, la ville contre la montagne. Il y a une forme de déterminisme social: on est de l’un ou de l’autre, et cela se transmet de génération en génération dans les familles.

Quel club compte le plus de fans?

Lugano a plus de spectateurs aux matches, mais Ambri compte plus de supporteurs.

Pourquoi sont-ils moins nombreux alors à la patinoire?

Parce que les résultats ne sont pas très bons ces dernières années. Et puis, il faut voir ce qu’est la Valascia: une patinoire couverte mais ouverte derrière les buts, à 980 mètres d’altitude. J’y ai couvert une fois un match par –17 degrés! C’est assez difficile d’accès, juste quelques kilomètres avant le tunnel du Gothard. C’est très vétuste, il y a juste quelques buvettes, rien à faire. Le club compte sur sa nouvelle patinoire prévue en 2018 pour se relancer économiquement.

Quels derbys ont le plus marqué les esprits?

Tout d’abord, je dois dire que j’ai été surpris en travaillant sur ce livre de découvrir que je gardais un souvenir précis d’un très grand nombre de derbys. Ceux dont tout le monde se souvient, ce sont ceux de la finale 1999, quand Ambri avait remporté la saison régulière mais Lugano empoché le titre. Il y avait une ferveur exceptionnelle, on se serait cru à la Coupe du monde de football au Brésil. Juste après, il y a la série des quarts de finale en 2006: Ambri menait trois victoires à zéro et a finalement perdu quatre à trois.

Et les joueurs? Y a-t-il des spécialistes du derby, comme le footballeur Alain Balet était un spécialiste de la finale de la Coupe de Suisse avec le FC Sion?

Les joueurs tessinois ont souvent été les plus impliqués. Nicola Celio a participé à 94 derbys, c’est le record. Ils sont huit Celio en tout, issus de trois familles de la Léventine. Beaucoup ont marqué durant les derbys, aucun n’a jamais joué pour Lugano. En face, la légende, c’est Sandro Bertaggia, arrivé très jeune, qui a joué 87 derbys et remporté les six premiers titres. Aujourd’hui, c’est son fils qui est sur la glace. Il faut aussi citer Peter Jaks, qui a débuté à Ambri, remporté le titre avec Lugano et s’est suicidé quelques années plus tard.

Vous avez manqué un certain nombre de matches lorsque vous étiez étudiant à Genève. Où vous, le supporteur de Lugano, partagiez un studio avec le fils du président d’Ambri-Piotta. Comment cohabitiez-vous?

Ce qui est très particulier, c’est que, si les supporteurs des deux camps peuvent s’insulter copieusement pendant le match, ils demeurent très respectueux en dehors de la patinoire. Parce que tout est très imbriqué. Mon oncle a fait partie des pionniers du HC Lugano et cet ami avec qui j’habitais a un fils, mon filleul, qui est l’un des meilleurs espoirs d’Ambri. Vous savez, même si l’on souhaite ouvertement les pires malheurs au club adverse, je crois que personne au Tessin ne souhaite réellement qu’Ambri tombe en Ligue B. Parce que le derby, c’est ce qui nous permet d’exprimer notre passion latine.

N’êtes-vous pas identifié comme pro-Lugano?

Il m’arrive régulièrement de recevoir du courrier de gens me reprochant d’être «pro-Ambri». Avec l’âge, on relativise le résultat brut, on apprécie mieux les mérites de l’adversaire. Nous faisons très attention à respecter un équilibre, y compris dans le nombre d’articles consacrés à chaque équipe. En ce moment, comme Lugano est en play-off et Ambri en play-out, nous allons naturellement parler un peu plus de Lugano. Mais au bout de quelques jours, des gens vont nous le faire – gentiment – remarquer. Commenter un derby est très délicat. Sur un Lugano-Servette, nous verrons toujours le match du côté luganais; dans un derby, il faut intégrer les deux points de vue.

Finalement, que dit le hockey du Tessin?

Deux choses, principalement: que nous sommes un canton périphérique qui traverse une crise. Nos clubs ont des difficultés économiques comme en a le Tessin, l’un des cantons où le chômage est le plus fort. Malgré son prestige, le HC Lugano se situe loin en termes de budget de Zurich, Berne, et même Fribourg-Gottéron. Mais si le canton offre peu de perspectives, il garde une identité forte. Ambri-Piotta, notamment, unit tout le nord du Tessin. Cela explique aussi pourquoi le club, qui tire le diable par la queue depuis plusieurs saisons, finit toujours par trouver une solution. Le derby exalte l’identité tessinoise.

200 Derby, Piergiorgio Giambonini et Flavio Viglezio, Fontana Edizioni, février 2015, 196 p., 52 fr. En italien uniquement.

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