Lorsque la boxe vivait son âge d’or, l’Amérique en était le poumon, New York le cœur et le Gleason’s Gym l’âme. Une âme sombre et inspirée, autant rêveuse que laborieuse, suintant le désir de vivre, la rage de vaincre, la peur moite de monter sur le ring. Aujourd’hui, la boxe surnage, entre ses multiples fédérations, des champions anonymes et la concurrence de l’Ultimate Fighting. Le centre de gravité du business du noble art s’est déplacé dans les casinos de Las Vegas. Et le Gleason’s doit déménager au 1er décembre pour laisser la place à des lofts.

Ancien entrepôt rénové

Au pied du 77, Front Street, à l’ombre du pilier Est du pont de Brooklyn, rien ne permet d’imaginer qu’une salle de sport mythique palpite au cœur de cet ancien entrepôt grossièrement rénové. Il faut prendre l’escalier, monter au deuxième étage en faisant résonner les larges nez de marches en fer et pousser une porte pour pénétrer dans le saint des saints: la plus ancienne, la plus grande et la plus mythique salle de boxe des Etats-Unis. Ici se sont entraînés Jake LaMotta, Mohamed Ali, Roberto Duran, Mike McCallum, Julio Cesar Chavez, Larry Holmes, Mike Tyson, Thomas Hearn, Barry McGuigan et tant d’autres.

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D’entrée, le Gleason’s Gym vous cueille par un uppercut au menton. Question déco, «the sweat shop» (le magasin de la sueur), ouvert de 5h du matin à 23h, ne fait pas dans le contemporain. Si vous voulez vous convaincre que la boxe est une ascèse, vous avez frappé à la bonne porte. Tout est vieux, dépouillé, décati. Le sol est un pavé gris usé par les années. Sur les murs, la peinture écarlate est écaillée, comme si du sang séché tombait par plaques. Cinq rings occupent le centre de cet espace unique de 1300 mètres carrés. Sur les bords, quelques vélos stationnaires et tapis de course donnent le change mais les postes de musculation sont sommaires et démodés.

Pas d’air conditionné

Les sacs de frappe sont presque tous rafistolés, momifiés parfois tellement ils sont emballés dans du gros scotch gris de plombier. Les poires de vitesse qui pendent aux poutrelles métalliques ont laissé une auréole noirâtre sur la planche. Il n’y a pas d’air conditionné, pas de diffuseur d’ambiance, pas de compléments alimentaires empilés sur des présentoirs. Le comptoir de ce qui fait office de boutique propose des chips, des bretzels et – est-il écrit au feutre sur un bout de carton – ne fait plus crédit.

Le Gleason’s Gym a été ouvert en 1937 par Peter Robert Gagliardi, dit Bobby Gleason (pour faire plus irlandais). Il n’y a alors qu’un ring, quatre sacs, les potences pour les ballons de boxe sont vides (il faut accrocher le sien), il est défendu de cracher par terre et les deux dollars par mois de cotisation sont à payer en temps et en heure «pour s’épargner l’embarras de se le faire rappeler». En moins de dix ans, Phil Terranova, Mike Belloise, Jimmy Carter et surtout Jake LaMotta amènent à la salle quatre titres mondiaux (à l’époque où la boxe ne compte qu’une fédération et huit catégories) et une réputation d’enfer.

Une salle au palmarès exceptionnel

La septantaine affairée, Bruce Silverglade est le propriétaire depuis 1984, en même temps que le gardien du temple. Habitué à recevoir des médias du monde entier, il égrène sans sourciller le palmarès des lieux: 130 ceintures mondiales, des dizaines de lauréats des Golden Gloves (les oscars de la boxe), 84 entraîneurs, dont 17 anciens champions du monde, 67 nationalités. Il donne aussi sa définition de la boxe («10% de don, 40% d’entraînement et 50% d’intelligence»), la recette du succès de sa salle («Ici, on apprend à être totalement focalisé, à écouter le coach et à surmonter sa peur») et est intarissable sur Mohamed Ali («le seul boxeur iconique, avec peut-être Joe Louis»).

Silverglade dirige tout depuis un petit bureau où ronronne un chauffage électrique d’appoint . La pièce est entièrement recouverte de photos et d’affiches de boxeurs. Deux fenêtres en équerre, seul espace vierge, lui permettent tout de même de voir ce qui se passe dans la salle. Juste derrière une porte (grand placard ou petite pièce?), attendant de danser quatre par quatre dans la lumière, quatre cents boules de cuir dorment dans la pénombre. Ali, «The Greatest», qui a préparé au Gleason’s sa victoire sur Sonny Liston en 1964, est partout, en affiche, en photo, en dédicace.

Non loin se trouve le bureau (beaucoup plus petit) d’Hector Roca. Considéré comme le meilleur entraîneur hispanophone, ce vieil homme à la lippe fatiguée n’a jamais été boxeur. «J’ai représenté deux fois Panama aux Jeux olympiques en cyclisme, explique-t-il en espagnol, qui reste cinquante ans après sa meilleure langue, mais mon père et mon frère ont été boxeurs et j’en sais suffisamment.»

26 films tournés dans la salle

Lui n’est pas fâché de vider les lieux. «On change pour mieux: de meilleurs vestiaires, des douches plus modernes. Et puis, on l’a déjà fait: la salle a été située dans le Bronx, puis à Manhattan, puis à Brooklyn.» Elle s’installera dans le bâtiment voisin, un étage plus bas, mais Bruce Silverglade est tout de même embêté: le «Gym» va perdre son cachet. Et ses cachets.

«Nous avons tourné 26 films ici», précise-t-il. Les plus célèbres: «Raging Bull» (Martin Scorsese), «Million Dollar Baby» (Clint Eastwood), «Cinderella Man» (Ron Howard). Comme les autres entraîneurs de la salle, Hector Roca peine aujourd’hui à joindre les deux bouts. Alors, l’actrice Hilary Swank qui vient six heures par jour pendant quatre mois, à 40 dollars de l’heure, ça ne se refuse pas. «Elle m’a remercié lorsqu'elle a reçu son oscar», souligne Hector Roca.

Evolution dans la clientèle

Avec les années, le Gleason’s Gym s’est ouvert aux femmes et joue aujourd’hui habilement le mélange des genres. Lorsque la salle a franchi l’East River en 1984, 90% de ses membres étaient des boxeurs, amateurs ou professionnels. La proportion s’est depuis inversée.

«La majorité de ma clientèle [en français dans le texte] est composée d’hommes d’affaires, d’avocats, de journalistes, d’artistes, et peu sont vraiment là pour préparer des combats», explique Bruce Silverglade. Sur près de 1100 membres, 450 sont boxeurs amateurs ou professionnels et 600 sont des «recreationals», dont 50% de femmes. Pour filer la métaphore cinématographique, on est passé de Rocky à Fight Club.

«Ici, on aide les gens sans distinction»

Il s’en réjouit («l’entraînement de boxe s’est imposé dans la société comme la référence en termes d’efficacité, de rigueur et de discipline») et le regrette («il n’y a plus assez d’argent dans la boxe pour rêver d’une carrière professionnelle. Nos boxeurs doivent travailler à côté; or devenir un champion est un full-time job, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7»).

Le proprio s’enorgueillit surtout de faire cohabiter ces deux mondes: «Ici, on aide les gens, sans distinction. Je ne sais pas qui est qui et c’est ce mélange qui donne au Gleason’s Gym son esprit unique.» Tout le monde transpire sans distinction d’after-shave et paye la même cotisation: 95 dollars par mois. «Les compétiteurs amateurs payent 75 dollars et certains membres qui ont souscrit à notre programme «Give a kid a dream» donnent un peu plus pour permettre à des gamins défavorisés de venir s’entraîner gratuitement.»

«J’ai préparé trois championnats du monde ici, c’était chaud»

Mardi 25 octobre, le Gleason’s Gym accueillait une soirée caritative organisée par TAG Heuer pour la Fondation Mohamed Ali (lire ci-dessous). Roberto Duran y promenait sa dégaine de loustic empâté. «J’ai préparé trois championnats du monde ici, c’était chaud. J’avais des supporters qui criaient en bas dans la rue. Ça bloquait la circulation, ça faisait toute une histoire», se souvient le Panaméen, pas sentimental pour un cent. «Depuis, rien n’a changé, ça a toujours l’air aussi vieux», rigole «Manos de piedra».

Plus jeune mais plus nostalgique, Paulie Malignaggi (champion WBA des welters de 2012 à 2013) avouait: «Ici, j’ai appris la rigueur et la discipline. Cette salle a changé ma vie.»

Malgré l’ambiance de fête, Bruce Silverglade semblait un peu inquiet. Il s’est détendu lorsqu’il a appris qu’un invité se faisait fort de déplacer intact son mur de signatures dans la nouvelle salle. Une fois son Hall of Fame réinstallé, il ne faudra plus attendre qu’un ou deux mois pour que les odeurs de cuir et de sueur ne rendent au Gleason’s Gym son parfum d’éternité.