AVal-d'Isère, où la coupe du monde de ski alpin faisait étape, le week-end avait bien commencé pour l'équipe masculine suisse. Vendredi, à l'occasion du premier super-G de la saison, Didier Cuche et Silvano Beltrametti s'étaient retrouvés sur le podium, et sur les talons de l'Autrichien Stefan Eberharter. Pas mécontents de se retrouver en si bonne compagnie, les deux gaillards s'étaient pourtant donné rendez-vous le lendemain, samedi, à l'occasion de la première descente de l'hiver. Cuche comme Beltrametti ont fait de l'épreuve reine, celle entièrement dédiée à la vitesse et à l'engagement, leur spécialité de prédilection.

Beltrametti, le skieur grison, faisait là son véritable retour après s'être blessé aux ligaments croisés du genou gauche cinq semaines auparavant. Il avait rechaussé des skis six jours seulement avant les épreuves de Val- d'Isère, mais était revenu des entraînements estivaux dans l'hémisphère sud, en Argentine, gonflé à bloc. Là-bas, il avait dominé tous ses camarades de l'équipe suisse. «J'ai passé un très bon été au cours duquel j'ai amélioré mon ski. Je me sens agressif et confiant.» Didier Cuche, confirme que Beltrametti était en train de prendre une nouvelle dimension et «tirait» ses camarades vers le haut. «C'est vrai, à l'entraînement, la concurrence est devenue plus grande. Pour toute l'équipe, le déclic est venu des performances de Silvano et Franco (Cavegn) l'an dernier. Ils nous ont réveillés.»

Mais le sort a décidé que Silvano Beltrametti ne serait pas le nouveau leader de l'équipe suisse. A bientôt 22 ans, sa carrière s'est brutalement achevée au milieu de la première descente de la saison, lors du 46e Critérium de la première neige. Parti avec le dossard No 14, sur une piste glacée et rendue difficile par les mouvements de terrain très marqués à cause du manque de neige, Beltrametti venait de réaliser les deux meilleurs temps intermédiaires au moment d'aborder les larges virages de l'entrée dans la forêt. Il commettait alors une première petite faute, puis une seconde plus brutale qui l'expédiait sur les talons. Il n'avait pas le temps de se relever qu'il transperçait, à plus de 100 km/heure, une bâche publicitaire et un filet de protection. Les carres de ses skis, affûtées comme des lames de rasoir, cisaillaient le filet, propulsant le géant suisse (1,81 mètre, 85 kilos) dans le décor.

Thierry Maître, le médecin de l'équipe suisse prévenu par radio, arrivait très vite sur les lieux et constatait aussitôt la gravité de la situation. «Après avoir transpercé le filet et percuté le matelas d'un pylône soutenant ce filet, Silvano s'est arrêté quelques mètres plus loin, tête en bas, les jambes contre un piquet et le dos posé sur une grosse pierre.» Dans le choc, le descendeur a été durement touché à la colonne vertébrale comme devaient le révéler les examens médicaux effectués quelques heures plus tard et confirmés dimanche matin par Thierry Maître. «Silvano a été victime d'une fracture nette et déplacée des 6e et 7e vertèbres, avec section de la moelle épinière.» Dans ce cas, le verdict est sans appel. Silvano Beltrametti restera paralysé des deux jambes. Il ne souffre d'aucun autre traumatisme, sinon un hématome pulmonaire, mais devra tout de même rester quelques jours dans le service de soins intensifs.

Thierry Maître a également tenu à faire taire le début de polémique concernant le temps qui s'est écoulé entre l'accident de son skieur, qui s'est produit à 11 h 03, et son évacuation qui est intervenue une heure plus tard par hélicoptère, vers le CHU de Grenoble, jugé comme le meilleur établissement de la région. «Bien sûr, cela paraît long, mais il était difficile de faire plus vite et de toute façon inutile. Une intervention plus rapide n'aurait rien changé à la situation irréversible de la fracture. En accord avec les deux autres docteurs, nous avons décidé de stabiliser Silvano sur place, et nous avons commencé à le médicaliser», a précisé le médecin de l'équipe suisse. «Nos deux problèmes résidaient dans la position délicate de Silvano et le froid qui faisait geler la perfusion. Nous avons disposé une minerve, puis déplacé le blessé sur un matelas coquille pour éviter d'aggraver ses blessures à la colonne vertébrale pendant le transport.» Ensuite seulement, les hélicoptères sont intervenus. Le premier pour un hélitreuillage délicat. Le second, enfin, pour le transport vers l'hôpital de Grenoble où le skieur était attendu.

Les observateurs et les membres de l'équipe suisse se sont bien sûr interrogés sur le fait que les filets de protection n'aient pas mieux résisté à l'énorme impact (l'équivalent d'une chute de huit étages). Jean-Claude Fritsch, le directeur du Critérium, a précisé que la piste Oreiller-Killy utilisée pour la descente avait bien sûr été inspectée, comme chaque année par un technicien de la Fédération internationale de ski (FIS), et que son tracé avait même été modifié pour adoucir certaines difficultés. «Sécuriser les pistes utilisées pour le Critérium coûte plus de 2 millions de francs français (450 000 francs suisses). Nous faisons de notre mieux pour améliorer les endroits les plus critiques, mais la sécurité absolue n'existe pas!» a répondu Fritsch à ceux qui ont émis des doutes sur la qualité de la sécurité passive, en constatant que Beltrametti avait chuté à un endroit protégé par un seul filet, là ou deux, voire trois filets auraient été plus efficaces. Le problème, c'est que le descendeur suisse a été victime d'une faute de carre, toujours imprévisible comme l'a souligné également Gunther Hujara, le responsable des épreuves masculines de la Coupe du monde. «Le ski, et surtout la descente, reste un sport à risques. C'est le genre d'accident qui peut arriver dans n'importe quelle course à n'importe quelle seconde et n'importe où. La FIS travaille pour les éviter et surtout en limiter les conséquences. Tous les matériaux utilisés pour la sécurité sont homologués. Les filets, en kevlar, sont les plus modernes et les plus performants que l'on puisse trouver. Il en va de même pour les bâches.» Même si une enquête de gendarmerie a été ouverte à la demande du substitut du procureur d'Albertville, procédure normale lors d'un accident grave, l'équipe de Suisse ne devrait pas engager de poursuites contre les organisateurs français.