Ski alpin

La dernière descente de Lindsey Vonn, reine de la vitesse

Ce dimanche aux Championnats du monde d'Åre, l'Américaine de 34 ans va mettre un point final à l'une des plus incroyables carrières de l'histoire des sports d'hiver, la blessure jamais loin du succès, les tourments en contre-point de la réussite

La descente des Championnats du monde d’Are sera dimanche la dernière course de l'époustouflante carrière de Lindsey Vonn. Le moment est ainsi venu de se demander ce que le ski alpin retiendra d’elle. Lorsque la question fut posée, cette semaine, à l’antenne de la RTS, l’entraîneur Patrice Morisod n’hésita pas une seconde: «Elle voulait se battre contre les hommes.»

Nous avons depuis relancé le débat quelques fois, avec des personnalités du Cirque blanc et des amateurs avertis, pour souvent arriver au même résultat. Reste gravée dans les esprits cette confrontation avec la gent masculine que la skieuse américaine a plusieurs fois appelée de ses vœux et que les instances de sa discipline lui ont toujours refusée.

395 épreuves de Coupe du monde

Il y a quelque chose de cruel à se souvenir de Lindsey Vonn pour ce qu’elle n’a pas accompli, et c’est en même temps lui rendre hommage. En près de vingt ans de carrière au plus haut niveau, en 395 épreuves de Coupe du monde, en huit participations aux Mondiaux et quatre aux Jeux olympiques, elle est devenue la skieuse la plus titrée de l’histoire, la plus célèbre aussi, la plus importante peut-être. Mais elle est surtout toujours restée la sportive qui se projetait sur la course d’après, le défi suivant, dans une éternelle fuite en avant. Ne compte que ce qui n’a pas encore été réalisé.

Fin de carrière tronquée

Son idole de jeunesse Picabo Street, championne du monde de descente en 1996, lui a un jour dit que, au moment de la reconnaissance d’une piste, elle devait absolument «voir sa ligne», et ensuite la suivre quoi qu’il en coûte, car le ski alpin est avant tout une affaire d’instinct. «Le conseil le plus important qui m’ait été donné», selon Lindsey Vonn, qui l’a appliqué jusqu’à l’échelle de sa carrière. She did it her way, Américaine jusqu’au bout des spatules dans une discipline culturellement très européenne, sexy et glamour au royaume de la réserve, engagée «à 110%» malgré les signaux d’alarme envoyés par son corps.

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Elle tracera dimanche sa dernière ligne et quoi qu’il se passe, ce ne sera pas l’épilogue qu’elle escomptait. Elle n’aura jamais affronté les hommes en compétition officielle. Elle n’aura pas effacé le record de 86 victoires en Coupe du monde du Suédois Ingemar Stenmark, restant bloquée pour sa part à 82. Elle n’aura même pas eu l’occasion de faire ses adieux – comme elle le prévoyait en début de saison – lors d’une ultime course à Lake Louise (Canada), que les locaux ont fini par surnommer «Lake Lindsey» tant elle s’y régalait (14 succès en descente, 4 en super-G), en décembre prochain.

«Mon corps est cassé au-delà de ce qu’il est possible de réparer et il ne me laisse pas mener la dernière saison dont je rêvais. Il me crie de m’arrêter et il est temps pour moi de l’écouter», écrivait-elle dernièrement sur les réseaux sociaux. Pour l’instant, même sa tournée d’adieu vire au pénible. Mardi, elle est partie à la faute lors du super-G pour la chute la plus impressionnante de la journée, heureusement sans gravité. «Pourquoi je suis encore dans les filets de sécurité? Qu’est-ce que je fous là? Je suis trop vieille pour ces conneries», s’est-elle dit.

Bilan de santé

La future retraitée, qui envisage de se lancer dans les affaires, a déjà annoncé que son avenir l’attendait à l’écart du Cirque blanc. Elle aime trop le ski pour flirter, pour embrasser sans étreindre, pour envisager une nouvelle relation moins passionnelle. «Chaque fois que je me trouve dans un portillon de départ, je suis déterminée à prendre tous les risques, expliqua-t-elle au Guardian. C’est ce qui m’a permis d’avoir autant de succès, et c’est ce qui m’a valu autant de blessures.»

L’Américaine a décroché trois médailles olympiques, sept mondiales, 20 globes de cristal (dont quatre «gros» du classement général) et 137 podiums en Coupe du monde. Un palmarès unique, comme celui de ses séjours à l’hôpital: 2002, blessures à une hanche et au dos suite à une chute en descente; 2006, derechef lors d’un entraînement de descente des JO; 2007, déchirure partielle du ligament croisé antérieur du genou droit lors d’un entraînement de slalom; 2008, entaille au pouce nécessitant une opération (qui aurait pu être évitée en laissant quelqu’un d’autre sabrer le champagne); février 2013, combo rupture d’un ligament croisé, d’un ligament collatéral tibial et fracture du plateau tibial lors du super-G des Mondiaux; novembre 2013, déchirure partielle d’un ligament croisé lors d’un entraînement; février 2016, triple fracture du plateau tibial; novembre 2016, fracture ouverte du bras droit; novembre 2018, blessure au genou.

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Les raisonnables la traiteront de kamikaze. Les ambitieux salueront le panache d’avoir su se relever à chaque fois. L’intéressée devra composer avec les conséquences de son tempérament. «Je vais avoir mal le reste de ma vie mais je ne peux plus rien y faire, soupirait-elle cette semaine. Je n’ai plus de cartilage, plus de ménisques, j’ai des plaques, des vis, mais la vie continue. La descente n’est pas un sport sain, les gens chutent. J’ai poussé aussi loin que je pouvais. Aujourd’hui je ne peux plus, mais ça valait le coup.» Elle était en quelque sorte programmée pour cela.

Fratrie de skieurs

Lindsey Kildow a vu le jour le 18 octobre 1984 à Saint Paul, dans le Minnesota, tout près de Minneapolis mais bien loin des montagnes. Altitude de cette agglomération de 3,5 millions d’habitants du nord des Etats-Unis: 282 mètres. C’est à peine plus haut en dessus du niveau de la mer qu’elle a appris à skier, dans la petite station de Buck Hill, qui culmine à 373 mètres et dont la plus longue piste se déroule sur 300 mètres seulement.

Avant de réussir une belle carrière comme avocat spécialisé dans les litiges commerciaux, son père Alan avait vu son rêve de devenir skieur pro se briser en même temps que l’un de ses genoux, alors qu’il avait 18 ans et déjà un titre de champion junior des Etats-Unis à son palmarès. Mais le goût de la glisse ne l’avait pas quitté et ses cinq enfants se sont retrouvés sur des lattes dès l’âge de 2 ans. A 7 ans, Lindsey faisait de la compétition. A 13 ans, elle déménageait à Vail, dans le Colorado, avec sa mère Linda, ses deux frères et ses deux sœurs, pour se rapprocher des pistes. «Ce n’était pas un sacrifice, a un jour déclaré Alan Kildow. Vail, c’est l’endroit où tout le monde va pour passer du bon temps!»

Sa progéniture s’y installe surtout pour progresser. Sans pression paternelle, a toujours soutenu Lindsey. Ainsi qu’elle le racontera à L’Equipe Magazine, elle n’est alors ni la plus douée (c’est sa sœur Karin) ni la plus déterminée (c’est son frère Reed). Mais la première n’est pas intéressée à percer, tandis que le second n’a pas le talent nécessaire. «Je suis celle qui a pris des deux», dira la jeune femme devenue championne.

Son éclosion sera précoce, mais pas instantanée. Elle a certes conquis le cœur de son pays d’origine, qui ne se passionne guère pour les sports d’hiver qu’au moment des Jeux olympiques, en terminant sixième du combiné de Salt Lake City en 2002 à l’âge de 16 ans seulement. Mais elle n’a jamais été championne du monde junior (trois médailles en cinq participations et 19 départs), elle a dû attendre sa douzième course de Coupe du monde pour entrer dans les points, et son 44e départ pour monter sur le podium. Des années plus tard, il n’en faudra que huit à Mikaela Shiffrin. Mais Lindsey Vonn finit par s’imposer dans toutes les disciplines, particulièrement en descente et en super-G. Naissance de la «Speed Queen», la reine de la vitesse.

Strass et détresse

Elle devient également une star internationale. Aussi à l’aise dans les soirées de gala et sous le crépitement des flashs que sur les pistes de ski. Elle est l’une des premières skieuses à poser dans des tenues glamours et sexys, bien loin des doudounes bardées de logos de sponsors dans lesquelles ses concurrentes se camouflent. Volubile, ouverte, avec un goût certain de la mise en scène de son propre personnage, Lindsey Vonn assume son statut d’icône globale dans les pages des magazines puis, lorsqu’ils apparaissent, sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, elle compte 1,7 million d’abonnés sur Instagram, 1,3 million sur Facebook et 1 million sur Twitter. Sans la moindre concurrence dans le milieu du ski alpin.

Mais tous ceux qui y sont montés savent la solitude qui règne au sommet. Lindsey Vonn n’est vraiment heureuse que quand elle skie. En 2012, elle parle pour la première fois de la dépression qui la ronge depuis des années déjà. «Tout ce qui concerne ma vie semble tellement parfait aux gens, mais j’ai des difficultés comme tout le monde, déclare-t-elle alors. En 2008, il y a eu des moments où je ne pouvais plus sortir de mon lit. Je me sentais sans espoir. Vide. Comme un zombie.» Elle ne dissimulera plus jamais son côté sombre, ni son recours à des médicaments pour tenir le coup, ni les raisons profondes qui l’ont poussée à adopter Lucy, une petite chienne qui s’invite depuis régulièrement dans le fil d’actualité de ses followers: la boule de poils l’aide à tromper l’ennui qui règne dans les chambres d’hôtel, aussi luxueuses soient-elles, où elle vit pendant une bonne partie de l’année.

Cette semaine, Lindsey Vonn a toutefois assuré à Are que, contrairement à son corps, «la tête allait bien». Aux dernières nouvelles, elle partage sa vie avec le hockeyeur de NHL P. K. Subban, dernière étape d’une vie sentimentale riche, tumultueuse et largement exposée. Elle tient son nom de championne d’un mariage avec son ancien entraîneur, Thomas Vonn - rencontré alors qu’elle avait 17 ans et épousé en 2007 - qui lui vaudra de couper les ponts avec son père jusqu’au divorce prononcé quatre ans plus tard. Elle a aussi formé avec Tiger Woods l’un des couples les plus glamours de la planète entre 2013 et 2015. Leur séparation est officiellement venue sanctionner des incompatibilités d’agenda, mais il s’est trouvé bien des voix pour murmurer que le golfeur avait toujours tendance à l’infidélité.

Sexy et robuste

Lindsey Vonn ne se plaint pas. Jamais. Après sa chute mardi, elle raconte avoir l’impression qu’un «semi-remorque lui a roulé dessus» et en rigole. «Ma mère a fait une attaque à ma naissance et elle a eu des problèmes avec ses jambes. Elle n’a jamais pu skier avec moi. Mais elle est toujours positive et je pense que je tiens d’elle cette attitude», expliquait-elle à L’Equipe Magazine.

La carapace mentale a son pendant physique. Lindsey Vonn revendique autant son côté «girly» que sa robustesse. En 2016, elle publie un guide d’alimentation et d’hygiène corporelle au titre explicite, Strong is the New Beautiful. Sur les réseaux sociaux, on peut la voir quotidiennement s’astreindre à une préparation physique haletante, qui a impressionné jusqu’à la légende du ski Jean-Claude Killy, rencontré par Le Temps en fin d’année dernière. «Quand elle m’a décrit sa journée de travail, ligne par ligne, du matin 8h au soir 20h, je lui ai dit: «Vous faites ça trois fois par semaine?» Elle m’a répondu: «Non, tous les jours.» Tous les jours? J’étais assez sidéré. Quelle athlète!»

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Alors que sa dernière course approche, les hommages se multiplient. L’ancien champion Bode Miller – son alter ego masculin en à peine plus tête brûlée – la tient pour la plus grande skieuse de l’histoire. Sa compatriote Mikaela Shiffrin, qui battra peut-être certains de ses records, a souvent dit que son aînée l’avait inspirée. Lindsey Vonn espère, elle, qu’elle parviendra à connaître la même réussite dans la prochaine étape de sa vie professionnelle, sans en être sûre, ainsi qu’elle le disait en marge des JO 2018: «Vous savez, je n’ai rien de très spécial. Je suis juste une fille qui skie vite.»


Lindsey Vonn en quelques records

  • En Coupe du monde, Lindsey Vonn a remporté 20 globes de cristal (record absolu), dont 16 petits (record féminin). Rien qu’en descente, elle en dénombre 8 (record absolu).

  • Elle a triomphé lors de 82 épreuves de Coupe du monde, soit 4 de moins que le Suédois Ingemar Stenmark, mais 20 de plus que l’Autrichienne Annemarie Moser-Pröll. Chez les femmes, elle détient aussi le record du nombre de podiums (137) et de top 10 (213).

  • En descente, ses 43 victoires sont un record absolu, comme ses 66 podiums et ses 14 succès à Lake Louise (record du nombre de victoires dans une même station et une même discipline).

  • Elle est l’une des sept skieuses à avoir gagné au moins une course dans chacune des cinq disciplines actuelles du ski alpin, avec Petra Kronberger, Pernilla Wiberg, Janica Kostelic, Anja Pärson, Tina Maze et Mikaela Shiffrin. Elle n’a par contre jamais gagné dans les courses parallèles, qui gagnent actuellement en popularité.

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