Durant les six journées de la phase de poules de la Ligue des Champions, Le Temps délaisse les grandes soirées européennes et s’intéresse aux plus petits clubs des six principaux championnats européens.

A la lisière d’une forêt de pins où les joggeurs se croisent au coucher du soleil se dresse El Alcoraz. Fin août, le fief de la Sociedad Deportiva Huesca était encore entouré de tractopelles, de gravats et de titanesques tubes métalliques. Le nom de ce stade dont la capacité a été portée à 8000 places vient de la bataille remportée sur ces terres par les troupes du roi d’Aragon Pierre Ier sur les Maures en 1096 lors de la Reconquista. Selon la légende, l’intervention de saint Georges fut capitale dans la victoire des Chrétiens.

C’est avec sur le torse la grande croix rouge du saint patron de l’Aragon que les vaillants Oscences (joueurs de Huesca) sont allés défier le FC Barcelone le 2 septembre pour la troisième journée de Liga. Malgré l’énorme différence au tableau d’affichage (8-2), ils sont tombés avec les honneurs au Camp Nou. En ouvrant le score après une séquence de 19 passes, puis en revenant à 3-2 avant la mi-temps, le promu a démontré qu’il avait des ressources. Celles-ci sont davantage mentales que financières, puisque le budget du club dirigé par l’affable Agustin Lasaosa ne s’élève qu’à une quarantaine de millions d’euros. Avant l’arrivée cet été de Serdar Gürler (Osmanlispor) pour 2 millions d’euros, Alex Gallar – buteur au Camp Nou et déjà auteur de trois réalisations en Liga – était le plus gros transfert de l’histoire du club (400 000 euros).

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«Toujours fidèles, sans renoncer», la devise du club

Abonné à Huesca depuis l’âge de 3 ans, Lasaosa a été joueur du club trois saisons durant à la fin des années 1970, avant d’y revenir en tant que dirigeant en 2007 et d’être nommé président il y a deux ans. Sympathique mais déterminé, ce truculent personnage s’est lancé dans l’aventure main dans la main avec son ami d’enfance José Antonio Martin «Peton», lui aussi ancien joueur, désormais journaliste et président de la Fundacion Alcoraz, qui détient la majorité des parts du club, «afin d’éviter qu’un fonds d’investissement américain ou chinois ne débarque et le rachète du jour au lendemain, précise Lasaosa. On avait dans l’idée de mener une petite révolution… et voici où nous en sommes!»

Un pin’s sur sa chemise arbore l’inscription «Fieles siempre, sin reblar» («Toujours fidèles, sans renoncer»), la devise de la SD Huesca, qui a repris en 1960 le flambeau de l’Unión Deportiva Huesca et de son ancêtre le Huesca Futbol Club, créé en 1910, aujourd’hui tous deux disparus. «Sin reblar, c’est une expression aragonaise qui veut dire ne jamais reculer, toujours aller de l’avant, explique Emilio Vega, le directeur sportif de la SD Huesca. C’est un état d’esprit qui correspond à ce que le groupe a montré la saison dernière. On essaie d’être impliqué et de porter fièrement nos couleurs.» «Ne jamais baisser les bras, cela reflète l’identité des Oscences, reprend Leo Franco, l’entraîneur argentin qui a hérité du banc cet été. L’équipe est très unie, le noyau dur se maintient. Le fait que l’on soit dans une petite ville conditionne le quotidien des joueurs. Les activités de loisirs sont limitées, ce qui vous oblige à bien vous entendre avec vos coéquipiers.»

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Aucune pression ambiante

Petite cité paisible de 52 000 habitants située au sud des Pyrénées, Huesca est un point de passage obligé pour les randonneurs, les amateurs d’escalade et de rafting qui séjournent dans la région. Comme dans le reste de l’Espagne rurale, on y respecte scrupuleusement l’heure du déjeuner et de la sieste, entre 14 et 17 heures, lorsque le soleil est à son zénith. Pour trouver des supporters, il faut donc attendre que les terrasses se remplissent, peu avant la tombée de la nuit. Sebastian Carrasco et son épouse suivent le club depuis une trentaine d’années. Au sens propre comme au figuré. Ces deux membres du groupe de supporters Fenomenos Oscences ont effectué la plupart des déplacements en Segunda B (D2) la saison dernière. Ils étaient dans les travées de San Mames le 27 août pour le nul épique décroché par 2-2 et ont effectué l’aller-retour au Camp Nou. Pour eux, peu importe que Huesca gagne ou perde, l’essentiel est ailleurs. «Quel que soit le score, on fête toujours avec les autres supporters, affirme le guilleret Sebastian Carrasco, sauf peut-être avec ceux de Saragosse…»

Si vous vous baladez dans le centre-ville, vous avez de grandes chances de tomber sur des joueurs

Emilio Vega, directeur sportif de la SD Huesca

Après des décennies dans l’ombre de ce grand voisin qui faisait autrefois la fierté régionale (vainqueur de la Coupe des Coupes en 1995, le Real Saragosse évolue actuellement en deuxième division), les Oscences s’autorisent à fanfaronner sans excès. «J’adore l’Aragon car les gens sont très polis et bienveillants, assure Leo Franco, qui a évolué sous les couleurs du Real Saragosse (2010-2014), avant d’achever sa carrière à Huesca il y a deux ans. Ma famille se sent très bien ici.» «La seule pression qui existe à Huesca, c’est celle que les joueurs doivent se mettre en tant que professionnel, reprend Emilio Vega. En fin de saison dernière, lorsqu’on a eu un coup de mou, j’ai rencontré un supporter qui m’a dit: «Ne vous inquiétez pas, quoi qu’il arrive, on est heureux et fiers de ce que vous avez réalisé cette saison.» Cela ne se serait sans doute pas passé comme ça dans une autre ville.»

«Ici, tout le monde se connaît» 

Chaque jour, après la séance d’entraînement réalisée sur les terrains de l’école d’agronomie situés à 3 kilomètres du centre-ville, les joueurs et le staff technique déjeunent ensemble au casino Belle Epoque, proche du casco, le cœur historique de Huesca, où s’entremêlent des ruelles médiévales. Au pied des marches, aucun chasseur d’autographes ou de selfies n’est là pour les importuner, preuve que leur présence dans le décor local est tout ce qu’il y a de plus naturel. «Si vous vous baladez dans le centre-ville, vous avez de grandes chances de tomber sur des joueurs, glisse Emilio Vega. Ici, on se connaît tous. Dans d’autres villes, cela rendrait leurs vies impossibles, mais ici non, car cette cohabitation se fait en toute quiétude. Le président a l’habitude d’échanger quotidiennement avec les supporters. La communication entre le club et ses supporters est très directe, il n’y a pas de filtres.»

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Pour la ville, l’exposition médiatique qu’offre la Liga constitue une sacrée aubaine. La municipalité n’a pas lésiné sur les moyens pour améliorer l’accès à El Alcoraz: le parking qui jouxte le stade a été agrandi, des lampadaires ont été ajoutés, les rues adjacentes goudronnées et une nouvelle ligne de bus a été instaurée les jours de matchs. «En tout, cela représente un million d’euros d’investissement public, indique José Maria Romance, l’adjoint aux Sports de la ville. Mais les retombées sont très importantes pour nous, comme pour l’hôtellerie et la restauration locale.»

La municipalité a par ailleurs constitué une entreprise publique intitulée Huesca la Magia, en partenariat avec la province de Huesca (sous-division de la communauté d’Aragon) afin de sponsoriser le club à hauteur de 1,5 million d’euros sur deux ans. «Pour la ville, la présence du club en première division est une bénédiction, dont l’impact équivaut à celui d’une onéreuse campagne publicitaire», s’exclame Alejandro Alagon, l’un des employés de l’office du tourisme situé sous les arches de la place baroque Luis Lopez Allue, dont la vitrine affiche fièrement les couleurs du club et le slogan «Huesca, ville de première division».

«Le club de la seconde chance»

Jusqu’à présent, Huesca était surtout connue pour ses trois restaurants étoilés au Guide Michelin et le tableau romantique de José Casado del Alisal illustrant la légende sanguinaire de la Cloche de Huesca. Celle-ci raconte qu’en 1136 le roi d’Aragon Ramire II le Moine aurait fait décapiter pour l’exemple douze nobles qui s’étaient révoltés contre lui, après les avoir fait venir dans son palais, prétextant leur montrer une cloche si grande qu’on l’entendrait dans tous le pays. «Qui sait, on fera peut-être rouler les têtes des stars du Real Madrid et du Barça…» sourit Alejandro Alagon depuis le guichet où il renseigne les touristes.

Pour cela, le petit club du nord de l’Espagne s’appuie sur un effectif hétérogène, composé en partie de joueurs revanchards. Il y a tout d’abord Ruben Semedo, ancien de la Villarreal soupçonné de tentative d’homicide, coups et blessures, menaces, séquestration, port illégal d’arme et vol avec violence et libéré sous caution en juillet, et Damian Musto, suspendu sept mois pour consommation de diurétique en début d’année ou encore l’éternel espoir Samuele Elongo, prêté par l’Inter Milan, tous venus relancer leur carrière dans «le club de la seconde chance», comme le surnomment eux-mêmes les locaux. Des «repentis» qui s’offriraient volontiers le scalp des géants de la Liga. A commencer par celui de l’Atlético Madrid, mardi prochain, dans la capitale espagnole?


«Moins il y a d’argent, plus ça doit sentir le football»

Directeur sportif de Huesca depuis le printemps 2017, Emilio Vega s’évertue à dénicher des pépites avant la concurrence, grâce à un réseau d’observateurs réduit mais efficace, couplé à une politique de la main tendue.

Le Temps: Comment construisez-vous votre effectif?

Emilio Vega: On travaille avec une équipe de neuf personnes qui vont voir des matchs tous les week-ends dans toute la péninsule Ibérique et qui suivent des joueurs qu’on a déjà repérés à la télévision. La plupart sont des personnes passionnées de football qui ont un autre travail à côté. D’août à décembre, on repère des joueurs de manière globale, puis, à partir de là, on ressort une dizaine d’objectifs avec lesquels on entame des discussions à partir de janvier, en fonction de nos besoins. Pour moi, le scooting est essentiel, car moins il y a d’argent, plus ça doit sentir le football. Nous n’achetons jamais un joueur parce qu’un agent nous en a parlé.

On cherche avant tout des joueurs humbles, il n’y a pas de place pour les ego surdimensionnés. Pour l’instant, ça marche plutôt bien

Emilio Vega

Quels profils vous intéressent particulièrement?

On peut se permettre de faire des paris que d’autres clubs ne feraient pas. L’an dernier, nous avons ainsi recruté Cuchu Hernandez, un joueur de 18 ans inconnu en Europe. Nous avons pris le risque de prendre un joueur extracommunautaire sans expérience et nos dirigeants nous ont soutenus. Economiquement parlant, on ne peut pas lutter avec certaines équipes de notre niveau. On a aussi décidé de prendre des joueurs qui ont pu commettre des erreurs ou avoir des accidents de parcours. L’environnement de la ville est très tranquille et permet à ce genre de joueurs de se relancer sans la pression des supporters ou des médias. Ici le joueur ne pense qu’à s’entraîner et à jouer. On cherche avant tout des joueurs humbles, il n’y a pas de place pour les ego surdimensionnés. Pour l’instant, ça marche plutôt bien.

Quel rôle comptez-vous jouer cette saison?

Nous sommes le «Petit Poucet» de la Liga. Il y a deux championnats en jeu: celui des équipes du haut de tableau, bien évidemment, mais aussi celui des dix équipes qui jouent le maintien. Il n’y a pas tellement d’écart entre les meilleurs de Segunda B et cette dizaine de clubs. On a donc bon espoir de se mêler à la lutte, avec la base de l’an dernier, à laquelle nous avons ajouté quelques joueurs qui ont un peu plus de bouteille et de jeunes étrangers. La différence entre nous et les grandes équipes est abyssale, mais on fera tout notre possible pour prendre des points à chaque match, comme toujours.

Vous avez confié les clés de l’équipe à Leo Franco, dont c’est la première expérience sur un banc.

Il était important pour nous que l’entraîneur connaisse bien la philosophie du club et la mentalité de la ville, mais aussi qu’il y ait un bon feeling entre lui et les joueurs. Leo réunit toutes ces caractéristiques, en plus de sa grande expérience en première division. Propos recueillis par F.T.