Quand Viktor Orban franchit le seuil de sa résidence secondaire à Felcsut, un stade démesuré trône sur sa droite. La Pancho Aréna compte 4000 places assises dans ce village de 1500 habitants. C’est ici que joue le club de Puskas Akadémia. Ferenc Puskas, capitaine du mythique «Onze d’or» hongrois finaliste de la Coupe du monde 1954 et surnommé «Pancho» lors de ses années au Real Madrid, n’a jamais mis les pieds à Felcsut. Le club et le stade sont nés de la volonté de Viktor Orban, l’homme qui dirige la Hongrie d’une main de fer depuis 2010.

Le 27 juin, le Puskas Akadémia FC, passé de la sphère amateur à l’élite en une décennie et demie, décrochait son ticket pour la Ligue Europa en terminant troisième de l’OTP Bank Liga. En raison du Covid-19, la confrontation contre Hammarby se jouera sur un seul match, jeudi à Stockholm. La Pancho Aréna a été inaugurée le 21 avril 2014 en présence de la veuve du «Major galopant», enterré huit ans plus tôt tel un chef d’Etat. Plus qu’un simple jouet, le projet du président-fondateur Viktor Orban a pour but de transformer le berceau de son enfance en boussole d’un football hongrois à la recherche de sa gloire d’antan.

«Le redressement du football initié à Felcsut en 2005 incarne le moteur et le symbole de la régénération de la discipline non seulement au niveau national, mais aussi au sein du bassin des Carpates», estime Gyorgy Szollosi, rédacteur en chef de Nemzeti Sport, lecture quotidienne du mordu de ballon rond Viktor Orban. Il symbolise aussi un système. Puskas Akadémia a reçu 207 millions de francs depuis 2011 via un fonds public de financement du sport. D’autres clubs proches du régime ont aussi bénéficié de cette manne comme le Ferencvaros TC dirigé par le secrétaire général du parti au pouvoir Gabor Kubatov, le MOL-Videoton FC propriété du magnat du BTP Istvan Garancsi ou le Mezokövesd Zsory, appartenant au vice-ministre des Finances Andras Tallai.

«Népotisme et gaspillage»

Autour du stade aux airs d’église, onze terrains d’entraînement, une école secondaire, une expo consacrant le génie de Puskas, une halle omnisports, une salle de fitness ainsi qu’un espace de conférences. Le centre de formation accueille 110 pensionnaires de 11 à 18 ans, logés dans un château bicentenaire aménagé en internat. Un petit train touristique souvent vide, poussé par 2 millions de francs de l’Union européenne, assure la navette entre l’académie et le bourg mitoyen d’Alcsutdoboz.

«Pour Orban, l’élévation de la Hongrie passe par le renouveau de son football, décrypte le politologue Zoltan Lakner. Selon lui, le ballon rond se développe comme on mitonnerait un goulasch: ajouter les ingrédients, ne rien enlever et attendre que le plat soit prêt. Sauf qu’au-delà du fait qu’on ne prépare pas un goulasch de cette façon, le football est surtout une question de science brute et de business que l’absence de limite pécuniaire reliée aux performances corrompt automatiquement.»

Derrière les projets pharaoniques de Felcsut, une fondation contrôlée par Lorinc Mészaros, technicien-chauffagiste de métier devenu maire et l’une des plus grandes fortunes de Hongrie grâce à sa proximité avec l’homme fort de Budapest, un ancien camarade d’école. Principal sponsor du club via l’entreprise familiale et patron de l’académie Puskas, l’oligarque favori du régime attribue son succès à Dieu, à la chance et au premier ministre.

La Grande Hongrie par le football

«Le complexe de Felcsut symbolise à la fois le népotisme, l’utilisation de la loi au nom d’intérêts personnels, le gaspillage des fonds européens, l’irrationalité du système et l’impétuosité d’Orban, affirme Sandor Léderer de l’ONG anti-corruption K-Monitor, auteur de plusieurs enquêtes sur les coulisses du club. Qu’un chef de gouvernement bâtisse un stade énorme et un petit train au sein de son propre village tout en faisant de son copain d’enfance l’homme le plus riche du pays démontre bien l’ampleur du problème.»

Orban, seigneur de Felcsut, hésita longtemps entre l’action publique et les crampons. Le 16 juin 1989, jeune dissident anticommuniste, il sécha l’entraînement du Medosz-Erdért de Budapest, avec lequel il jouait en quatrième division, pour aller réclamer le retrait des chars soviétiques devant 250 000 personnes sur la place des Héros de la capitale. Privé du pouvoir entre 2002 et 2010, il revêtait le week-end la tenue du FC Felcsut, ancêtre de l’Akadémia.

Associant ballon rond et fierté nationale, Orban rétablit la Grande Hongrie rétrécie par le Traité de Trianon de 1920 en subventionnant des équipes d’anciennes localités magyares comme à Lendava (Slovénie), Sfantu Gheorghe (Roumanie) et Backa Topola (Serbie). Son ami Lorinc Mészaros co-associé du club croate d’Osijek, ex-ville hongroise proche de la frontière actuelle, s’est délesté de ses parts afin de financer la campagne européenne du PAFC. Avec l’espoir fou d’un représentant magyar en finale, comme le Videoton de 1985 vaincu par le Real de Butragueno et Valdano.