Le juge est Anglais, son nom Christopher Clarke, il siège à la Haute Cour de Londres. Et, apparemment, n'aime guère les bisbilles entre «pétroleux» sibériens, même si elles peuvent aussi toucher 4000 actionnaires citoyens d'Albion. L'honorable Clarke vient donc de se déclarer incompétent pour régler un litige à hauteur de 3,2 milliards d'euros entre la plaignante Yugraneft, société russe filiale de Sibir Energy, elle-même basée en Grande-Bretagne, et une autre appelée Sibneft. Laquelle appartenait, à l'époque des faits incriminés (2004), à un certain Roman Abramovitch, 42 ans, oligarque multimilliardaire propriétaire du FC Chelsea.«L'Angleterre n'est pas le for juridique idoine pour traiter ce cas», a décrété le juge. «M. Abramovitch n'est ni résident ni domicilié ici, et cette affaire concerne des Russes soumis à la loi russe.» De fait, le défendeur n'a passé que 57 jours sur le territoire du Royaume-Uni en 2007. Appel il y aura, mais en attendant, Roman A. dort tranquille. Où ça? Eh bien, dans l'une de ses nombreuses et luxueuses demeures disséminées de par le vaste monde.Car, dans le dessein de l'aider à prendre sa décision, Son Honneur s'est livré à une «facétie» typiquement british: il a voulu connaître l'étendue du patrimoine de sieur Abramovitch. Histoire de se faire une idée sur ce que représentent pour lui les 3,2 milliards d'euros réclamés. Verdict, au bout d'un document épais de 134 pages évidemment rendu public: un sixième de sa fortune, qui culminait avant la crise boursière aux alentours de 20 milliards d'euros.Grâce à Christopher Clarke, on apprend ainsi que le patron des Blues possède «sept ou huit appartements» dans l'un des quartiers les plus chics de Londres, logements transformés en palais fortifié pour une somme globale de 187,5 millions d'euros. M. Clarke a également établi que, même en tenant compte des trois propriétés cédées à son ex-épouse Irina, l'oligarque détient encore deux chalets dans le Colorado, une villa aux Antilles (Saint-Barthélemy), un château en France, l'ancienne résidence de feu Leonid Brejnev à Moscou… et trois yachts. Le quatrième, en chantier – nom de code: M-147 – doit éclipser ses prédécesseurs: 167 mètres de long, 12000 tonnes, deux héliports, blindage intégral, système de sécurité ultra-sophistiqué, armes défensives (gare aux pirates!), sous-marin d'évacuation. Le tout moyennant 400 millions d'euros. Le Shéhérazade de Rastapopoulos dans Coke en stock, en beaucoup mieux.Joli portefeuille pour quelqu'un qui, en outre, a injecté 720 millions d'euros dans le FC Chelsea. A ce propos, le juge Clarke note que c'est là «un hobby, un loisir, mais pas un investissement. Les sommes que M. Abramovitch a données au club excèdent de loin quelque retour qui pourrait être escompté.» Raison pour laquelle, sans doute, le boss a fini par imposer un plan d'austérité à sa «danseuse» qui tourne toujours autour du titre de championne d'Europe…Au menu désormais frugal, aucun engagement de joueur durant le mercato de janvier (coachée par Luiz Felipe Scolari, l'équipe fanion dispose déjà de 27 professionnels sous contrat) sans contrepartie équivalente, plus quinze licenciements secs dans le staff technique et administratif, un audit financier interne en prime. Mesures confirmées tant par Peter Kenyon, directeur général du club, que Frank Arnesen, chef de ce qui reste dudit staff.Cette soudaine pingrerie a alimenté la rumeur comme quoi le généreux mécène aurait perdu les deux tiers de ses biens en plein maelström des «subprime». Là encore, les documents dévoilés par le juge Clarke montrent que l'homme ne craint pas la crise. En 2005, lorsqu'il vendit Sibneft au gouvernement russe pour 11,1 milliards d'euros, Abramovitch avait pris la précaution de se faire payer en cash et non en obligations…Quant à la chute vertigineuse (–80% depuis mai) des actions de ses sociétés EvrazHolding (aciérie) et Highland Gold (exploitation minière), elle ne paraît nullement l'affecter à long terme puisqu'il n'a aucun besoin ni intention de les vendre.Subsiste cette menace de 3,2 milliards d'euros. Roman A. risque-t-il vraiment gros sur ce coup-ci? Franchement, on l'ignore. Comprendre l'objet du litige relève déjà de la gageure pour le profane. On peut juste deviner que, après avoir conclu un «joint venture» (accord de coentreprise) entre Sibneft et Yugraneft en vue d'exploiter le riche champ pétrolifère de Priobskoye (Sibérie), Abramovitch est accusé d'avoir fait disparaître, via des sociétés écrans, la part de Yugraneft – en réalité réduite de 50% à 1% – dans ce que les avocats des plaignants assimilent à une escroquerie.Au moins l'affaire en cours aura-t-elle permis de dévoiler enfin les dessous – chics – de l'oligarque le plus célèbre.