Le paradis de l’aviron existe. Il s’agit du Rotsee, dans le canton de Lucerne, un petit lac naturel dont il suffit d’observer la forme sur une carte pour comprendre: il est assez long pour faire la course (2,5 kilomètres) mais trop étroit pour que puissent se développer des vagues (250 mètres). Petit, abrité, il fait rêver tous les rameurs du monde et réunit régulièrement les meilleurs lors de compétitions internationales.

En comparaison, le Léman est un enfer. «Ce doit être le pire lac de Suisse pour la pratique de notre sport. Avec les courants qu’il y a, il est à peine navigable 50% du temps», se marre Romain Loup. Et pourtant, sur les 77 clubs du pays, le Lausanne-Sports Aviron – que préside ce trentenaire – est le seul à compter deux représentants aux Jeux olympiques de Tokyo parmi les neuf athlètes sélectionnés.

Ils auraient même pu être trois si Augustin Maillefer, présent à Rio en 2016, n’avait pas récemment mis un terme à sa carrière, fâché des méthodes de sélection de la fédération. Restent Barnabé Delarze (27 ans), qui vivra ses deuxièmes Jeux et vise «la médaille d’or» avec Roman Röösli, et puis Frédérique Rol (28 ans), qui découvrira l’événement avec Patricia Merz. Au bout du fil depuis le Japon, elle y va d’un franc coup de rame: «Le Lausanne-Sports Aviron est le meilleur club de Suisse!»

Singularité plurielle

La formule fut une vérité pendant huit saisons consécutives (2007-2014). Aujourd’hui, le titre officiel lui a échappé mais il demeure parmi les plus performants et reste numéro 1 au niveau de la relève. Ceci sans s’appuyer sur l’un des plus importants contingents de membres (entre 350 et 400), sans bénéficier de la culture de la discipline qui peut exister en Suisse alémanique et donc sans profiter d’un plan d’eau particulièrement adapté. Pour compenser, le club cultive sa singularité.

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Dans une discipline aussi empreinte de traditions, cela relève presque de l’insolence. Quand certains clubs zurichois demandent plus de 1000 francs d’inscription et autant – sinon plus – de cotisation annuelle, le Lausanne-Sports Aviron se veut le plus accessible possible. Les nouveaux membres ne s’acquittent que de 100 francs, puis d’une participation raisonnable chaque saison (360 francs pour les adultes, 220 pour les juniors). «Nous voulons casser cette image de sport très cher, pour fils de riches, souligne Romain Loup. On veut au maximum éviter que l’argent ne soit un problème pour celui qui veut ramer.»

Même si beaucoup de membres viennent du milieu universitaire ou s’y dirigent, il découle de cette politique d’ouverture une grande diversité de profils, qui se reflète jusqu’au sein d’un comité dont le benjamin (20 ans) pourrait être le petit-fils de l’aîné (67 ans). Et si le club «est très axé compétition», dixit l’olympien Barnabé Delarze, il compte énormément de randonneurs, ces pratiquants plus intéressés par le bien-être et les paysages que par la gagne. «Les échanges entre rameurs de tous niveaux sont enrichissants pour tout le monde, souligne Frédérique Rol. Quand il y a un barbecue, je peux parler de mes performances à haut niveau, mais d’autres peuvent me raconter leurs voyages en aviron, quelque chose que je n’ai pas du tout l’occasion de faire.»

Chaque minute compte

L’harmonie ne suffit toutefois pas à expliquer le succès sportif. Il découle d’une méthode unique, développée par l’entraîneur principal Arnaud Bertsch, là encore au mépris des usages de la discipline. «En aviron, il y a des exercices que l’on retrouve quasiment partout mais qui n’ont aucun sens, sourit-il. Par exemple, dans quasiment tous les clubs, on s’échauffe en décomposant: d’abord les jambes, ensuite les bras, ensuite les deux ensemble. Ça ne sert à rien, sinon à perdre un quart d’heure sur l’eau. Nous, on s’échauffe directement en faisant le mouvement complet. Notre philosophie est à l’avenant: chaque minute d’entraînement doit être pensée pour être efficace.»

L’homme revendique aussi un programme peu varié, où la possibilité de mesurer précisément ses progrès d’une semaine à l’autre trompe le caractère répétitif des séances. Lorsque les rameurs, âgés de 18-19 ans, passent du club aux sélections nationales, et donc du port de Vidy au Centre de l’aviron suisse de Sarnen, ils découvrent une tout autre manière de travailler. Mais ils se rappellent toujours des enseignements de leur premier entraîneur.

«Arnaud, qui est chercheur à l’EPFL, a développé une approche très scientifique de l’aviron, applaudit Barnabé Delarze. On sait exactement pourquoi on fait les choses. Le Lausanne-Sports a probablement la meilleure structure d’entraînement du pays, il propose l’éducation la plus performante, et les athlètes continuent d’en profiter même une fois qu’ils ne fréquentent plus eux-mêmes le club.»

La quête du coup parfait

La «méthode Bertsch» tire en outre parti de ce Léman si capricieux en misant beaucoup sur la pratique de l’ergomètre, le fameux «rameur» de la salle de sport, pour que chacun travaille avec l’évolution de ses performances sous le nez. «Ceux qui habitent près du Rotsee ont la tentation d’aller sur l’eau tous les jours et ils perdent les repères qu’offre la machine», observe l’entraîneur.

Sur les ergomètres, les jeunes du club peuvent encore croiser Barnabé Delarze lorsqu’il est de passage dans le coin. «Quand ils entendent les murs du bâtiment trembler et qu’ils voient son score, ils ont de quoi être inspirés», note le président Romain Loup. L’intéressé espère qu’il en aille ainsi. «Pourvu qu’ils n’aient pas peur de venir me parler… Mais moi, quand je voyais ramer des gars de l’équipe de Suisse, cela me donnait clairement envie de les imiter. C’est un peu étrange de me dire que j’ai pris leur place, même si je sais que je suis un des meilleurs au monde sur l’ergo…»

C’est le cycle du Lausanne-Sports Aviron. Les olympiens montrent la voie aux gamins comme les randonneurs aguerris encadrent les novices lors des sorties des groupes «loisirs». Tout un monde réuni par une même quête, comme le souligne la vice-présidente Marie Minger: «Chacun a sa propre approche, mais nous pratiquons une discipline de répétition, peu créative, où l’on a de cesse de rechercher le coup parfait.»

Le coup parfait? Il y a la propulsion bien sûr, et puis ce temps où il faudrait pouvoir disparaître du bateau pour le laisser glisser. «Un entraînement, ça peut être, disons, 2000 coups, enchaîne Romain Loup. Il n’est pas rare qu’à la fin de la séance, quelqu’un dise: «Pendant la deuxième série, à tel moment, il y a eu deux coups pas mal.» Et en général, on sait tous desquels il est question. C’est ça, l’aviron.» De la première séance d’initiation aux Jeux olympiques.