Le sport russe entame une délicate entreprise de réhabilitation avec l’aide de deux avocats suisses. Emmanuel Kilchenmann et Serge Vittoz ont défendu avec succès neuf sportifs russes injustement soupçonnés de dopage par la Fédération internationale de canoë (FIC). Le litige découle du fameux rapport McLaren, révélant l’existence d’une vaste collusion des institutions russes visant à affaiblir le contrôle antidopage.

Lire: «Avec ce qu’on apprend de Sotchi, on reste K-O debout» (juillet 2016)

Un mois après la publication de la seconde partie du document explosif, la Fédération internationale de canoë prononce, le 27 janvier dernier, l’exclusion temporaire de neuf athlètes russes. Les trois meilleurs athlètes voient leur carrière brisée par le travail du Canadien Richard McLaren. Alexandr Dyachenko, médaillé d’or en 2012 aux JO de Londres, Alexey Korovashkov, en bronze aux mêmes Jeux, et Natalia Podolskaya, médaillée à de multiples reprises, sont contraints de regarder les Jeux olympiques de Rio à la télévision. C’en est trop pour la Fédération russe de canoë-kayak (FRCK).

6000 pages d’instruction

L’organisation décide de contre-attaquer sur le plan juridique. Elle entre d’abord en contact avec Emmanuel Kilchenmann, dont le cabinet basé à Fribourg compte déjà plusieurs clients russes. Spécialisé dans les affaires, l’avocat s’associe pour ce dossier avec Serge Vittoz, basé à Lausanne et spécialisé dans le droit du sport. Le binôme travaille d’arrache-pied et pond un rapport de 6000 pages d’instruction.

Après plusieurs auditions des athlètes et plaidoiries de la défense, la Fédération internationale de canoë fait machine arrière le 31 mars et blanchit les neuf sportifs russes. «Les preuves sont insuffisantes pour justifier la violation des règles antidopage contre chacun des neuf athlètes. Par conséquent, les athlètes sont libres de participer aux compétitions […] durant l’année 2017», tranche la FIC.

La décision passe complètement inaperçue, l’organisation préférant ne pas s’étaler sur une erreur plutôt gênante. Curieusement, les Russes n’ébruitent pas leur victoire outre mesure. Jusqu’au 19 juillet, au beau milieu de l’été. Ce jour-là, la fédération nationale convoque une conférence de presse au titre clair et précis: «Comment triompher de McLaren: l’expérience des avocats suisses de la fédération de canoë-kayak russe.»

Une lutte rude

«Il reste beaucoup de travail à faire», explique au Temps Serge Vittoz, qui s’est rendu pour l’occasion à Moscou avec son collègue Emmanuel Kilchenmann. «La Fédération russe, ce sont avant tout des passionnés de sport. Ils s’efforcent de reprendre le cours normal des choses. Or, la Fédération internationale continue d’avoir les Russes dans le collimateur et leur met des bâtons dans les roues. Par exemple: aucun arbitre russe n’est admis dans les futures grandes compétitions», confie l’avocat. Il insiste: la lutte a été rude. «Le secrétariat général était très agressif au départ, ils voulaient une suspension pour quatre ans. Nous pensions que l’affaire irait jusqu’au Tribunal d’arbitrage du sport», basé à Lausanne.

Si l’accusation s’est effritée devant l’absence de preuves, c’est parce que le litige se trouve en aval du processus de dopage. Le rapport McLaren a mis le doigt sur un système de tricherie pratiqué sur les tests antidopage, et non sur la prise de produits dopants par les athlètes. Aucun des neuf athlètes de canoë-kayak n’a été testé positif. «Les preuves se limitent essentiellement au témoignage d’un seul homme, Grigori Rodchenkov. Or, nous ne pouvons pas l’entendre lors d’une audience, car il ne peut pas quitter le territoire américain pour des raisons de sécurité», déplore Serge Vittoz. Ancien patron de l’agence antidopage russe (Rusada), Rodchenkov a fui la Russie et révélé en 2015 les manipulations effectuées sur les échantillons de tests antidopage durant les JO de Sotchi, en Russie.

L’affaire n’est pas terminée

Ses informations sur des manipulations effectuées par les officiels russes (avec la participation des services de sécurité d’Etat, le FSB) et la complicité de Rusada ont durablement jeté l’opprobre sur l’ensemble du sport de haut niveau russe, y compris paralympique. La participation de structures étatiques dans la tricherie sonne comme l’écho lointain du gavage aux stéroïdes en RDA. Des preuves accablantes montrent que Rusada s’est efforcée de blanchir systématiquement les tests positifs au dopage d’athlètes russes, quelle que soit la discipline. Plus de 1000 sportifs russes sont épinglés dans le rapport McLaren, c’est-à-dire tous ceux dont les tests antidopage ont été réalisés par Rusada. Certaines fédérations internationales, dont la FIC, traitent depuis lors les Russes comme des pestiférés. Ne passent entre les gouttes que ceux qui ont été testés avec succès à l’étranger.

Pour les avocats suisses, la Russie n’était pas du tout préparée à affronter juridiquement l’avalanche d’accusations déclenchée par le rapport McLaren. «Nous avons suggéré aux Russes de mettre sur pied une task force avec des arguments légaux et une coordination entre les différentes fédérations nationales», précise Serge Vittoz. Il s’agit de pouvoir réagir rapidement afin d’éviter de nouvelles exclusions collectives, comme cela a été le cas avant les JO de Rio. Plusieurs grands rendez-vous internationaux se profilent à l’horizon, dont les JO d’hiver de Pyeongchang en Corée du Sud et la Coupe du monde de football en Russie l’année prochaine. Or, l’enquête sur le dopage russe continue. Deux commissions planchent dessus. Celle, disciplinaire, dirigée par Denis Oswald est chargée d’analyser à nouveau les échantillons prélevés lors des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi et de vérifier d’éventuelles manipulations. L’autre, celle de l’ancien président de la Confédération Samuel Schmidt, enquête sur la conspiration institutionnelle en Russie.

Lire aussi: Deux Suisses pour traduire le rapport McLaren en sanction (décembre 2016)

Comme les médias internationaux s’en sont récemment fait l’écho, Serge Vittoz rappelle que tous les footballeurs russes ayant participé à la Coupe du monde 2014 et beaucoup d’athlètes olympiques restent dans le collimateur des autorités antidopage. «Nous attendons les résultats des enquêtes avant la fin de l’année, prévient-il. Sachant que les Jeux auront lieu en février, il restera peu de temps aux Russes pour réagir s’ils sont suspendus en fin d’année. D’autre part, tous les athlètes mentionnés dans le rapport McLaren doivent se préparer à de futures sanctions.»

Lire aussi: L’ombre du dopage plane sur le football russe (juin 2017)