La vie d’Andy Murray, finaliste d’un tournoi du Grand Chelem pour la seconde fois de sa carrière, ne commence pas, curieusement, à sa naissance, le 15 mai 1987 à Dunblane, Ecosse. Mais bien le 13 mars 1996. Ce jour-là, le gamin, pas encore neuf printemps, se rend à l’école primaire locale en compagnie de son frère aîné, Jamie (10 ans). Au moment même où ils arrivent à destination, le chef scout Thomas Hamilton, pris d’une crise qu’on se bornera à appeler de folie, ouvre le feu sur les enfants avec une collection d’armes dignes d’un marine. Seize écoliers et un professeur périront, avant que Hamilton ne retourne un pistolet contre lui. Andy et Jamie survivront par miracle, en se dissimulant sous le bureau du proviseur.

«Des copains à nous ont été tués, à part ça je ne me souviens pas de grand-chose, sinon que, plus tard dans la journée, nous avons chanté en l’honneur de leur mémoire», dira Andy à une chaîne de TV britannique, les yeux dans le vague. «Le pire», ajoutera-t-il, «c’est que j’ai fait partie du groupe de scouts dirigé par Hamilton, et que ma mère l’a souvent pris dans sa voiture. Ça, c’est vraiment intolérable. Penser que vous avez transporté un futur meurtrier, et qu’il était assis là, juste à côté de votre maman…»

Pourquoi verser dans le pathos avant une finale de Grand Chelem? Juste histoire de rappeler qu’Andy Murray n’est pas encore un chat – eux disposent de sept vies, dit-on – mais qu’à 23 ans, il aura vécu deux existences bien distinctes: avant et après la tuerie de son village. Ce qui doit nous inciter à considérer cet être bouleversé avec un profond respect. Même si l’on n’apprécie guère son tennis de matheux. Même si l’on se dit que ce déjà éternel prodige, tête de série No 5 ici, ressemble comme deux langues fourchues au serpent Ka du Livre de la jungle: il vous berce, vous endort avec ses faux rythmes, puis vous enserre et vous étouffe à l’instant même où vous croyez que tout est calme. «Aie confianccccce…»

Andy Murray, qui plus est, n’a jamais attiré l’amour du peuple d’Angleterre. «Tim Henman était l’un des nôtres, pas Murray», scandent plusieurs observateurs. Avec, au fond du fond, l’indicible espoir que l’Ecossais honni finira par venger l’honneur britannique, souillé depuis la victoire de Fred Perry en 1936 à New York, à l’issue d’un tournoi international qui ne portait pas le nom d’US Open. Sans doute le fils de Judy a-t-il déjà disputé une finale de Grand Chelem. Ce fut il y a deux ans à l’US Open, précisément, face à l’inabordable Roger Federer (6-2 7-6 6-2). Insuffisant, indeed.

Son niveau actuel, Andy le doit à sa génitrice, laquelle raconte dans le Belfast Telegraph: «Andy a reçu une petite raquette en plastique pour ses deux ans, Jamie en avait aussi une, et ils se renvoyaient une éponge à travers le salon. J’ai aussi beaucoup joué avec eux, sachant que la coordination des mouvements est essentielle pour le développement de l’enfant. Ainsi Andy avait-il ses parents, son frère, ses grands-parents qui lui renvoyaient la balle, avant qu’il ne désire pratiquer le vrai tennis, dès l’âge de cinq ans.»

Plus tard, le massacre de Dunblane accélérera le processus. Afin de l’aider à «oublier» et à vivre pleinement sa passion tennistique, Judy hypothéquera la maison familiale et enverra son cadet à l’Académie Sanchéz Casal de Barcelone, à l’âge de 14 ans. Puis le stagiaire commencera à gagner des tournois, de l’argent, remboursera l’hypothèque et s’offrira, en 2007, les services du célébrissime coach Brad Gilbert.

Et dimanche, il foulera la Rod Laver Arena lors du dernier jour de l’Open d’Australie, une couronne de lauriers en point de mire.