Les deux vies de Chantal Dällenbach, sauvée par la course à pied

Devenue championne suisse de marathon le 20 octobre dernier à Lausanne, Chantal Dällenbach était professeur d'économie avant qu'un grave accident ne lui donne curieusement l'occasion d'un nouveau départ

Rencontrer Chantal Dällenbach, une fille capable de courir le marathon de Paris en 2 h 28'27'' (record de France établi en avril 2002 par cette native de la Réunion), c'est pour une coureuse d'occasion comme approcher Clint Eastwood pour un cinéphile. Un honneur, une joie.

Elle arrive toute menue, 46 kilos et beaucoup de muscles après un régime anti-graisses supervisé par son mari, le Fribourgeois Alain Dällenbach. Depuis quelques mois, toute la famille carbure aux salades et petites graines par solidarité et apparemment sans renâcler. Même les deux enfants de 14 et 11 ans, Anaïs et Alexandre, adhèrent à ce programme végétal, qui n'exclut pas totalement les viandes peu grasses ni le poisson. Chez les Dällenbach, tout semble aller de soi, même si cette belle harmonie découle d'un calcul appliqué avec rigueur, d'une volonté de dépassement qui fait reculer les limites et recentre en même temps les activités, voire les pensées de la petite famille autour de Chantal et de son sport.

Parler avec Chantal Dällenbach, c'est entrer dans le détail de son suivi diététique (efficace si l'on en juge par sa victoire au marathon de la Jungfrau en septembre et à Morat-Fribourg en octobre); c'est évoquer son entraînement pouvant atteindre jusqu'à 30 kilomètres quotidiens pendant dix jours suivis d'une courte pause. C'est aussi la voir écouter son mari, héros du quotidien pour la plupart des tâches familiales et entraîneur qui a puisé dans sa propre expérience d'ancien triathlète le savoir-faire et la détermination indispensables à leur projet d'excellence. Alain montre le grand cahier dans lequel il consigne chaque micro-événement de la vie sportive et intime de sa femme, à la façon d'un calendrier témoignant des étapes passées et des souffrances porteuses de promesses futures.

Au sujet du dopage, le couple s'avoue encore blessé par les rumeurs qui accueillirent les premiers exploits de la jeune femme. Pas de ça, répètent-ils, chez une athlète qui évite même de prendre la pilule contraceptive. Pas d'aménorrhée non plus: «Si elle mange bien, elle ne perdra pas ses règles», affirme Alain. «Je veux rester une femme accomplie et je songe parfois à un troisième enfant», suggère Chantal. «Le sport est un regroupement d'anorexiques», poursuit son mari, dont le verbe cru et pas toujours politiquement correct doit en gêner plus d'un. En outre, il se promène lui-même sur le fil du rasoir avec le régime qu'il teste sur son athlète préférée.

Mais écouter Chantal Dällenbach, c'est aussi plonger dans une histoire tragique qui soudain éclipse toutes les autres considérations. Il y a tout juste dix ans, le 20 décembre 1992, alors que la jeune institutrice de la Réunion vient d'obtenir le titre national de professeur d'économie, une moto qui la renverse brise net ce beau parcours intellectuel. L'accident la prive de son passé récent et la plonge dans un état dépressif et épileptique. La zone du langage est atteinte, le cerveau fonctionne au ralenti, et le pronostic des neurologues est alarmant. Une autre vie commence pourtant et Alain se retrouve avec «trois enfants». On ne sait pas comment il tient, mais la course à pied – que Chantal pratiquait pour son plaisir avant l'accident – va soudain leur offrir un miraculeux cadeau. En 1994, un ami sportif constate que la jeune femme peut courir sans peine à 15 km/h et propose de l'entraîner. «Je cours alors plus vite qu'avant et je ne sais pas pourquoi, raconte Chantal. C'est comme si je devais compenser la perte de mon potentiel intellectuel.» Et plus elle court, plus elle retrouve, contre toute attente, l'usage de la parole. «Les neurologues qui me suivent n'ont jamais compris mon cas», dit-elle. Car la course à pied lui a rendu sa dignité, même si aujourd'hui encore, d'une manière touchante et presque incongrue pour une sportive, Chantal avoue se sentir parfois «très inculte» et incapable de se concentrer longtemps sur un livre.

L'année qui s'achève fut bonne pour la championne, bien que trop chargée avec pas moins de cinq marathons. Mais Chantal vient d'avoir 40 ans et Alain forme pour elle des projets dans l'urgence. L'année prochaine, elle s'alignera deux fois à Paris, en avril dans le cadre du marathon et en août aux championnats du monde, avant de courir en novembre dans les rues de New York. L'athlète aimerait terminer sa carrière en 2004 aux Jeux olympiques d'Athènes, une manière de refermer avec élégance la boucle du marathon. Ensuite, fini de «se faire mal à la gueule», comme dit Alain en évoquant l'entraînement intensif de sa femme. Il souligne «la futilité du sport» au regard de la vie. Mais Chantal aime la compétition, le show. A Monaco le mois dernier, la course s'est terminée aux forceps, mais la marathonienne se souvient d'abord des amabilités du prince Albert. Elle dit «moi la petite athlète», et ce propos évoque soudain la fillette de la Réunion, hissée hors de son milieu social par ses propres capacités intellectuelles et par son travail.

Puis la petite étoile a été heurtée par une météorite et s'est peut-être rapprochée du soleil pour briller davantage. C'est une image qui plaît à Chantal et Alain Dällenbach. Car n'en doutez pas: on vient de vous raconter une histoire d'amour.

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