«J'irai revoir ma Normandie» chantait à tue-tête Thierry Marie en juillet 1991, quelque part entre Arras et Le Havre. Ce jour-là, le sympathique coureur français allait remporter la victoire d'étape et s'emparer du maillot jaune au terme d'une échappée solitaire de 223 kilomètres. Aujourd'hui, étant donné l'appétit grandissant des sprinters, les chances d'assister à ce type d'exploit sont aussi rares que les silences de Gérard Holz… mais, le rêve étant le propre de l'homme, chacun des premiers jours de la Grande Boucle connaît son raid plus ou moins heureux. Ainsi, au milieu de la campagne radieuse d'Ille-et-Vilaine, Frédéric Guesdon de la Française des Jeux et le jeune Massimo Giunti de chez Cantina Tollo, soucieux de vérifier la théorie d'Andy Warhol relative aux fameux quarts d'heure de gloire, roulent 3 minutes devant le peloton. Si l'Italien possède déjà plus de 20 minutes de

retard au général, Guesdon, régional de l'étape, ne pointe qu'à 1 minute et 10 secondes de Kirsipuu, l'actuel maillot jaune, et pourrait en cas de réussite s'emparer de la précieuse tunique. «Frédéric qui passe près de chez lui prend du bon temps», tempère Yvon Madiot, l'un de ses directeurs au micro d'un journaliste qui passe par là, accroché à une moto avant d'analyser les chances de Jimmy Casper, le jeune sprinter prodige de son équipe. Plus loin, le peloton ralentit pour ne pas croquer les échappés trop vite car il s'exposerait à des contres. Bon prince, le cameraman revient sur les deux compères de tête, caresse leur fourche et leur guidon tandis que les commentateurs s'époumonent en énumérant les noms et matricules des pur-sang qui, à Laval, vont disputer le sprint. Pendant quelques kilomètres, Guesdon et Giunti, acclamés par la foule, roulent joyeusement, magnifiques, unis dans l'effort comme si leur rêverie incluait une quelconque apothéose.

Mais déjà les voitures et les motos roulent en tête afin de faire le vide entre eux et la meute… On venait de vivre quelques minutes de plaisir dans un monde de brutes.