A l'ombre des grands arbres vendéens, trois hommes dissertent et regardent des documents jaunis en attendant le Tour. Sous l'impulsion du car-régie, la terne lumière du jour est remplacée par l'image gros grain d'une montée infernale quelque part dans les Alpes. Comme dans la légende, les coureurs suent et s'arrachent devant les foules en transe qui voient soudain surgir un athlète, beau comme Delon dans Rocco et ses frères. Nous sommes en été 1969, les plus mémorable du XXe siècle: celui du premier pas sur la Lune, celui aussi du Festival de Woodstock, celui surtout du premier Tour de France d'Eddy Merckx. Complice, la bande sonore crachote L'homme à l'harmonica d'Ennio Morricone. Dans un tourbillon de plans qui renvoient l'image d'un peuple heureux et d'un sport radieux, Eddy le cannibale avale l'asphalte, accumule les maillots jaunes comme autant de parcelles d'éternité. Le retour sur le plateau télé dans la torpeur orageuse de cette fin de siècle est forcément pénible. Sur la droite, Jean-Marie Leblanc, drapé dans sa dignité bafouée de nouveau chevalier de l'effort et de la morale, porte le poids du monde sur ses épaules et souffre en silence. Sur son visage de bouddha du cycle, les sourires sont aussi rares que les nuages dans un ciel bleu d'été. Sur la gauche, Eddy Merckx, icône fatiguée, engoncée dans son costume, reçoit les louanges sans trop savoir ce que l'on attend de lui. Entre deux reportages sur rien et moins que rien, on s'ennuie. Heureusement il y a Jean-René Godart, dépêché par France Télévision pour redonner à ce prologue de la boucle son caractère festif. Exit donc «Ah! comme le Tour serait beau sans Ricardo et Manolo», le refrain fielleux entonné depuis des jours par les nouveaux parangons de vertu. Godart, lui, est un naïf heureux. Slalomant entre les sujets brûlants, il sautille sur son siège et glousse de bonheur d'être au Tour. Au bout d'une heure, son enthousiasme fait tache. Leblanc est parti, Jean-Claude Killy l'a remplacé. Une brise légère se lève; et si on faisait comme avant?

N'y tenant plus, le rayonnant JR avance le nom du canard boiteux Virenque, entre prudence et admiration. «Il a du caractère et une sacrée rage de vaincre», lâche, beau prince, le monument belge, tandis que Killy admet: «Je n'ai rien contre sa personne… A mon arrivée dans le cyclisme, il a été un des premiers à m'accepter, je ne l'oublie pas… Allez, j'espère qu'il va faire un bon Tour…»

On est rassuré, si jamais l'idole déchue gagne quelque chose, la société du Tour peut compter sur quelqu'un pour lui serrer la main.

C'est ça, l'effet Jean-René.