L'endroit, peu orthodoxe, stimule l'imagination. Ces dernières décennies, bon nombre de héros de bandes dessinées ou de romans policiers y ont perdu la vie. Le passage du Gois, c'est son nom, est une route étroite, ancestrale, qui permet, à marée basse, de relier l'île de Noirmoutier au continent. Lorsque le peloton du Tour de France s'avance au grand complet, sous le regard fébrile d'une foule d'estivants aux mollets blancs, on n'imagine pas une seconde que certains de ses membres connaissent un sort funeste. L'instant, que filme un réalisateur survolté épaulé par l'ensemble de sa garde héliportée, n'en demeure pas moins fort spectaculaire. Utilisant au mieux la nature grandiose, il brise la somnolence d'une étape en ligne dont tout le monde sait qu'elle fera une nouvelle fois le bonheur de ces trompe-la-mort connus sous le nom de sprinters.

Les coureurs, heureux de respirer l'air iodé, caracolent joyeusement sur l'asphalte défoncé sans s'apercevoir que le chemin s'apparente plus à l'un de ces coupe-gorge de Paris-Roubaix qu'à l'avenue des Champs-Elysées. On le sait désormais, les premiers jours de la grande boucle correspondent à la saison des chutes. Ainsi, on n'est guère surpris de voir un coureur roulant en milieu de peloton tomber lourdement en entraînant avec lui un bon nombre de ses confrères. Face à l'objectif rutilant des caméras, ce petit monde habitué aux plaies et aux bosses s'époussette courageusement puis tente d'enfourcher ses montures au plus vite.

Mais, alors qu'on choisit de nous remontrer sous divers angles et au ralenti l'incident, un groupe de fins renards, costauds en calcul mental, pousse un rugissement de plaisir… Les commentateurs épluchent leurs notes avant de découvrir les maillots jaune, noir et blanc de la Once entraînant tous ceux qui ont échappé à la chute dans une infernale odyssée. «Si Abraham Olano et Manolo Saiz font rouler leurs gars à cette allure, c'est qu'il y a du gros gibier derrière» remarque un esprit rapide. Juchés sur leurs motos, les espions accrédités se laissent glisser par l'arrière et constatent bientôt l'ampleur du désastre. Sous le ciel chargé de Loire-Atlantique, Ivan Gotti, Alex Zülle, Jean-Cyril Robin, Michael Boogerd et tant d'autres gesticulent en vain. Il ne reste alors aux téléspectateurs, voyeurs privilégiés servis par des moyens techniques dernier cri qu'une alternative frissonnante: lire dans leurs yeux l'incrédulité, la tristesse de devoir pour toujours renoncer à la quiétude des eaux profondes et triomphantes…