Mauvais comme un chat qui vient d'apercevoir un oisillon, le peloton déboule entre deux vertigineux champs de blé et s'offre en point de mire les candidats à l'échappée du jour. Le public a déserté l'endroit, effrayé sans doute par le feu solaire qui plombe sur un décorum susceptible, sous d'autres cieux, de donner au cinéaste Terrence Malick matière à filmer. Dans un silence étonnant, la troupe multicolore traverse l'écran de part en part sans que les voix célestes des commentateurs ne s'en offusquent. Par la magie du son stéréo, on perçoit nettement le crissement des roues qui frottent sur le goudron chaud puis s'éloignent sans remords ni regrets.

Derrière leurs micros, les journalistes s'interrogent du regard: comment diable empêcher les clients spectateurs de zapper sur les feuilletons débiles diffusés par la concurrence? Au 6e jour de la Grande Boucle, l'élite de l'imposante armada fait penser aux héros de On achève bien les chevaux un film réalisé par Sydney Pollack en 1969 qui démontre, entre autres choses, les difficultés rencontrées par les participants d'un marathon de danse pour rester debout après plusieurs nuits blanches. Là où d'habitude les envolées enjouées succèdent aux interventions acrobatiques, haletantes des limiers motorisés, ces quelques secondes de calme prouvent implacablement que seuls les films exceptionnels méritent d'être revus trois fois de suite. Pour survivre à ce genre de trauma, Patrick Chêne et ses complices possèdent heureusement ce qu'ils nomment joliment leurs «bonbons».

En fait de douces sucreries, il s'agit ici d'un stock copieux de miniportraits ou interviews de coursiers que la régie lance à la moindre injonction. Plutôt que de se noyer sous les lieux communs, les commentateurs laissent ainsi les protagonistes de l'épreuve débiter leurs stratégies, leurs joies ou leurs peines dans le coin gauche de l'écran, tandis que le peloton file vers un destin déjà scellé. Il n'est pas certain pour autant que, sur la durée, l'exercice permette d'éviter la crise de foi.