Là-bas, à l'arrière d'une moto, une voix faussement éplorée et totalement sadique égrène les noms des champions «à la ramasse», victimes des premiers raidillons du Télégraphe. Ceux-là vont cracher leurs tripes et le reste…

On retrouve les Alpes sur le Tour avec le même bonheur ému qu'un vieux vinyle sur lequel on a dansé, il y a un siècle ou deux. Le troisième millénaire peut bien s'amener au sprint, ici il reste assez de gloire et de malheurs pour tous les héros encore en selle. Entre ondées, éclaircies et orages telluriques, c'est toujours le même bon vieux cirque jouissif où s'éteignent des sprinters soudain minuscules tandis que, très loin devant, des hommes forts domptent les pentes, le regard mauvais et la bouche fermée… Sans surprise on trouve là les trognes guerrières attendues des Dufaux, Armstrong, Zülle, Escartin, Contreras, Livingston, Gotti, Virenque, soit l'élite du pourcentage inhumain à la poursuite d'Arrieta, dernier survivant de la première échappée du jour. Comme dans les contes d'avant EPO, ces cadors, tous crocs dehors, se jaugent, se frôlent, écrasent tout sur leur passage en se promettant de se dévorer le foie entre grands fauves. Prince déchu des cimes, Virenque retrouve ses ambitions d'hier, souffle la poussière qui recouvre ses souvenirs et s'en va cueillir, sous l'œil tranquille du reste de la horde, ces petits pois rouges qui autrefois lui donnaient belle allure. N'empêche, lorsqu'ils passent en haut du Galibier, tous ces gentlemen ont le teint étonnamment vert. Secoué d'un rire nerveux, on s'imagine alors que ces authentiques champions, connus aussi pour leurs cachotteries à rallonge, nous font en direct une allergie à l'eau minérale. «Ne réglez pas votre téléviseur, c'est notre faute», avertit le commentateur. Tout rentre alors dans l'ordre. Mieux, on nous informe que ces gars-là, qui montent comme des dieux, sont des extraterrestres. Une espèce rare, connue aussi sous l'appellation «petits hommes verts»…