L'espace d'un instant, on se prend à y croire. L'ardoisier vient de brandir sa pancarte, laquelle indique que les échappés du jour disposent d'une avance d'un peu plus de huit minutes sur le peloton. On ne sait si c'est à cause de l'admirable ferveur du peuple de l'Aisne qui trépigne en bordure de l'asphalte, mais aux portes de Saint-Quentin, il flotte comme un parfum de défi dans l'air. Telle une grosse taupe sous tranquillisants, le peloton avance au ralenti, apparemment plus préoccupé de cueillir les fleurs qui pullulent dans les champs voisins que par le raid entrepris plus tôt par François Simon, Francisco Cerezo, Frédéric Guesdon et Gilles Maignan.

Si ce dernier, rouleur redoutable et coéquipier du maillot jaune Kirsipuu, pouvait collaborer avec le reste du commando Simon, il est fort probable que Cipollini, Zabel, Steels en seraient réduits à repeindre le cadre de leur bécane pour se donner une contenance. Le temps d'une bière, l'Hexagone se prend soudain à rêver d'une fête nationale avant l'heure, tant derrière on a l'impression de voir une légion de nains

de jardin s'escrimant à pousser des brouettes pleines de chrysanthèmes. Après les trois dernières étapes monolithiques, l'effet est décoiffant. Déjà des chœurs s'élèvent pour chanter jusqu'à l'ivresse la gloire des coursiers solitaires. Mais, brutalement, le chronomètre replonge tout le monde dans l'assommante logique de ce début de Tour. Le peloton a maintenant l'allure de ces trains à grande vitesse tant prisés par les bovins de France et de Navarre. Tandis que les secondes et les minutes d'avance se changent en peau de chagrin, les glottes des observateurs célèbrent le retour des interrogations fondamentales: «Alors mon cher, Cipo, Zabel ou Steels?» Comme tous les jours à

la même heure, les Saeco ont les évadés dans leur ligne de mire. Mais au lieu de se relever, ces derniers, entraînés par l'excellent Simon, s'offrent, tête baissée, un ultime et éphémère galop. Dans ces moments-là, en effet, rien n'est plus beau que l'irrespect.